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En Guinée, les putschistes au pouvoir ravivent «les plaies béantes» des années Sékou Touré

11 juin 2022
in societe
En Guinée, les putschistes au pouvoir ravivent «les plaies béantes» des années Sékou Touré

La junte a rebaptisé l’aéroport international de Conakry du nom du premier président du pays. Le héros de l’indépendance, adulé par une partie du pays, fut aussi un dirigeant paranoïaque et impitoyable. Les victimes de la répression s’inquiètent de ce retour en grâce.
La route de Camayenne ressemble à un miroir. Lisse, sans accroc. Cet axe névralgique de Conakry, construit en 1963 avec l’aide de l’URSS, devait être rénové sous la présidence d’Alpha Condé de 2010 à 2021, mais le chantier s’éternisait. Il a été bouclé peu après le coup d’Etat du 5 septembre 2021.

En une couche d’asphalte, le putschiste Mamadi Doumbouya a montré qu’il pouvait aller vite. Dix kilomètres plus loin, le lieutenant-colonel a lancé les travaux du rond-point du quartier Bambeto, au goudron éventré.

De quoi réjouir les Guinéens qui s’épuisent depuis des lustres sur des routes raccommodées. Mais en contrebas de Bambeto, le chef de la junte a laissé une empreinte plus controversée dans le paysage. Elle étincelle en lettres jaunes dans la nuit, au bord de l’autoroute Fidel-Castro : «Aéroport international Ahmed-Sékou-Touré».

C’est par un décret lu au JT de la télévision nationale, un soir de décembre
2021, que la population a appris le nouveau nom de l’aéroport. Entre joie et horreur, tant la figure du premier président guinéen, de 1958 à 1984, Sékou Touré, polarise l’opinion.

Incarnation du «non» à la communauté francoafricaine du général de Gaulle en 1958 et héros de l’indépendance pour les uns ; despote sanguinaire pour les autres.

L’écrivain Tierno Monénembo, 74 ans, appartient à la seconde catégorie. Sous les manguiers d’un maquis de Sonfonia, dans la banlieue nord de la capitale, il fulmine : «Attribuer le nom du principal aéroport du pays à Sékou Touré, cela veut dire qu’on le célèbre, qu’on le réhabilite, qu’on humilie ses victimes ! On a accordé à Doumbouya des circonstances atténuantes après son putsch, car il a mis à terre le régime d’Alpha Condé. Mais il n’est que chef de la transition. Qu’il s’occupe des affaires courantes et qu’il organise très vite des élections régulières, c’est tout ce qu’on lui demande !»
Mémoire maquillée
En Guinée, l’histoire officielle des vingt-six années de règne de Sékou Touré n’a pas encore été écrite. Le nombre de victimes de la répression politique fait toujours débat. Le chiffre de 50 000 morts est souvent avancé, mais se réfère à un document d’Amnesty International introuvable.

Par ailleurs, ces crimes n’ont jamais été reconnus. Les victimes n’ont ni décision de justice, ni sépulture, ni lieu de mémoire vers lesquels se tourner. Le Camp Boiro, centre de détention, de torture et de mort, notamment par «diète noire» (privation d’eau et de nourriture), est aujourd’hui un grand complexe blanc et vert amande, bordé de palmiers, qu’occupent l’hôpital public et un régiment d’infanterie. Des bâtiments ont poussé sur certains sites des quelques 30 fosses communes dénombrées par l’Association des victimes du Camp Boiro (AVCB). Une mémoire maquillée, voire carrément effacée, par les dirigeants successifs de la Guinée.

En 2011, une commission chargée de réfléchir à la réconciliation nationale s’est penchée sur ce pan d’histoire guinéenne. Pilotée par le grand imam de la mosquée Fayçal et l’archevêque de Conakry, elle a auditionné plus de 5
000 personnes. Un rapport a été remis quatre ans plus tard au président
Alpha Condé. «Il a dit qu’il n’allait pas pouvoir appliquer ses recommandations. Il a été très clair», se souvient Abdoulaye Conté, président de l’AVCB.

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Parmi les revendications exprimées, la réhabilitation judiciaire des victimes, leur exhumation des fosses communes ou la restitution des bien spoliés. Après la chute d’Alpha Condé, le rapport a été ressorti lors des Assises nationales. Présentées comme des «journées du pardon et de la vérité», elles ont été convoquées par Mamadi Doumbouya le 22 mars. «Chacun de nous, ici, dans ce pays, a subi une brutalité, a-t-il dit en ouverture de l’événement, boycotté par les principaux partis d’opposition.
Les plaies sont là, béantes. Il est temps qu’on les nettoie.»
Torture à la gégène
Ces blessures sont diverses. Physiques, d’abord, pour Biya Camara (1), 70 ans, passé par les geôles de Sékou Touré. Arrêté en avril 1971, il a perdu un œil dès le premier coup infligé par ses bourreaux.

Financières, ensuite, quand le Parti démocratique de Guinée (PDG), parti-Etat de la Première République, saisit en 1972 les plantations familiales d’ananas et de bananes.

Des terres «occupées anarchiquement» par la suite. Entre cet accaparement et la mise au ban de sa famille taxée de «cinquième colonne», soit de traîtres à la révolution, la vie de Biya Camara bascule durablement dans une précarité extrême.

Le vieil homme se dit aujourd’hui «très content» de pouvoir en parler, assis devant sa maison aux murs mouchetés d’une lointaine peinture bleue. Dans la cour, un bric-à-brac de bois empilé, des poussins, et le son d’un balai qui comble ses longs silences.
Après le Camp Boiro, Biya Camara fut incarcéré au camp pénitentiaire de Kindia, 110 km à l’est de Conakry, où «les occupants étaient soumis à un silence de cimetière, et exposés à une violence inouïe, subite».

Il y a été torturé, les doigts reliés au fil électrique du téléphone de campagne (la «gégène»). En présence d’un oncle qui l’a dénoncé et lui conseille de «dire la vérité», d’indiquer «où sont les 25 000 dollars». «Aujourd’hui encore, je ne sais pas ce qu’ils cherchaient sinon supprimer mon âme et incriminer mon tuteur déjà aux arrêts.» L’homme, un autre oncle mort au Camp Boiro, était affilié à un parti rival du PDG avant l’indépendance.

Pendaisons publiques
Pour Lamine Kamara, rescapé du Camp Boiro (il y a passé sept ans), la «plaie» est aussi morale. «Moi, j’ai pardonné dès le jour de ma libération. La seule réparation que je cherche, c’est la reconnaissance par l’Etat de mon innocence», dit cet ancien inspecteur régional de l’éducation de 82 ans, dans un vestibule rempli de revues, livres et cassettes audio. Après «l’agression portugaise» du 22 novembre 1970, au cours de laquelle des opposants appuyés par l’armée portugaise tentent de débarquer en Guinée (Conakry appuyait les indépendantistes dans des colonies du Portugal), le régime de Sékou Touré lance sa plus grande vague de répression. Purge des milieux intellectuels et politiques, pendaisons publiques… C’était un «tragique écrémage de la société», résume Lamine Kamara. «A force de chercher des boucs émissaires, c’est nous qu’on a trouvés, alors que nous étions des révolutionnaires convaincus.»

Il ne s’épanche pas sur la rebaptisation de l’aéroport. «Cela aurait dû faire l’objet d’un consensus.» Biya Camara, lui, est plus tranchant : «C’est une provocation, une manière de nous faire taire.» Le 30 décembre 2021, l’AVCB a adressé un recours gracieux à la présidence, pour annuler le décret renommant l’aéroport. «On a reçu une réponse en vingt-quatre heures. Niet.
Ils nous invitaient à “dépassionner le débat et à se concentrer sur l’avenir”. Donc tous ces morts, ce n’est rien ?» relate Me Ahmadou Baïdy Habib Tall, avocat de l’association. Le 28 février 2022, une requête pour excès de pouvoir a été déposée à la Cour suprême.

A Conakry, il se murmure que plusieurs proches du président Doumbouya entretiennent «une nostalgie malsaine» vis-à-vis de Sékou Touré. Sont notamment cités le ministre de la Défense, Aboubakar Sidiki Camara, dit «Idi Amin» (en référence au dictateur ougandais Amin Dada), ou le hautcommandant de la gendarmerie, Balla Samoura. Faute de discours officiel clair, les actes sont signifiants. En novembre, trois pierres tombales aux noms d’ex-responsables politiques et militaires fusillés en 1969 ont été inaugurées. Mais en décembre, l’aéroport a été rebaptisé, tandis que les «cases de Bellevue», la villa familiale saisie par l’Etat après la mort de Sékou Touré en 1984, ont été restituées à sa veuve. En mai, l’éditeur l’Harmattan a annoncé la republication des œuvres complètes de Sékou Touré, avec l’aval du pouvoir de Conakry.
«Conflit mémoriel»
«Agréablement surpris» par la plupart de ces décisions, Oyé Béavogui, 30 ans, chef par intérim du PDG, et unique député de ce parti dans la précédente législature, s’attendait «à un grand programme de réhabilitation de la mémoire de Sékou Touré». Il note les emprunts du président de la transition au référentiel sékoutouréen : l’usage redondant du terme «dignité», la reprise de la formule «la jeunesse a toujours raison». Il loue «la restauration de l’autorité de l’Etat», avec l’arrestation de responsables politiques du régime déchu – surtout accusés de crimes économiques.

Long boubou blanc orné d’un médaillon à l’effigie de Sékou Touré, Oyé Béavogui incarne «la nouvelle génération qui se revendique de son héritage politique et idéologique». A la répression du régime, il oppose «les tentatives de déstabilisation de la France pour éliminer Sékou Touré, qui a dû se défendre». Quant au «conflit mémoriel», «le nombre de victimes du Camp
Boiro, selon les archives disponibles, n’atteint pas 120 personnes», assure-t-il.

Même son de cloche chez Moussa Condé, activiste de 33 ans. Lui se réclame du sékoutouréisme, un courant qui a le vent en poupe. Du premier dirigeant guinéen, il retient le panafricanisme, des politiques «qui puisaient dans les réalités» ou «la construction d’un parti sur une base non ethnique». «Nous avons besoin de héros, comme dans toutes les sociétés désespérées, philosophe Tierno Monénembo. Mais nous devons d’abord assainir notre mémoire collective, car il y a eu une omission délibérée de ce travail, et juger
le tyran.» Dans son dernier roman, Saharienne indigo (2), son héroïne appelle cela «fouiller dans les latrines du passé».
(1) Son nom a été modifié pour des raisons de sécurité.

Libération

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