Par Aimé Stéphane MANSARÉ
Sociologue, expert-consultant en sciences sociales du développement, directeur général du CERFOP et président du Conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée
Et si le véritable progrès d’un pays ne se mesurait pas seulement à ses routes, ses ponts ou ses bâtiments ?
Pendant des années, le développement a souvent été présenté à travers des indicateurs macroéconomiques, des taux de croissance, des kilomètres de routes construits ou encore le nombre d’infrastructures inaugurées.
En Guinée comme dans de nombreux pays africains, ces réalisations occupent une place centrale dans le discours public sur le progrès.
Pourtant, une question demeure essentielle : que vaut une croissance économique si elle ne transforme pas concrètement la vie quotidienne des citoyens ?
Un pays peut construire des ponts, développer son réseau routier, exploiter ses ressources minières et multiplier les édifices publics tout en restant confronté à des difficultés majeures : chômage des jeunes, pauvreté, insécurité, inégalités, injustice sociale ou dégradation de l’environnement.
C’est précisément à partir de cette interrogation qu’émerge la Formule « III-VI-II », présentée comme une grille de lecture citoyenne permettant d’apprécier autrement le niveau de développement de la Guinée.
Trois piliers pour penser le développement
Selon cette approche, le développement repose d’abord sur trois dimensions indissociables : l’économie, le social et la politique.
Le premier pilier concerne la capacité du pays à produire des richesses et à créer les conditions d’une économie dynamique.
Le deuxième renvoie aux conditions de vie des populations, à l’accès aux services essentiels et à la réduction des inégalités.
Le troisième porte sur la gouvernance, la justice, les libertés et la participation des citoyens à la vie publique.
L’idée défendue est simple : la performance économique ne peut, à elle seule, définir le développement d’une nation.
Un pays peut afficher de bons résultats économiques tout en demeurant profondément marqué par les fractures sociales ou les déficits démocratiques. À l’inverse, les progrès sociaux et politiques ne peuvent être durablement consolidés sans une économie capable de créer de la richesse.
Six maux à faire reculer
Le deuxième volet de la formule, le « VI », invite à regarder directement les réalités auxquelles les citoyens sont confrontés.
Six problèmes majeurs sont ainsi placés au centre de l’évaluation : la pauvreté, l’insécurité, les inégalités, l’injustice, le chômage des jeunes et la dégradation de l’environnement.
Cette approche déplace ainsi le regard. Il ne s’agit plus seulement de demander combien de projets ont été réalisés, mais de s’interroger sur leurs conséquences concrètes.
Les infrastructures améliorent-elles réellement les conditions de vie ? Les richesses créées profitent-elles au plus grand nombre ? Les jeunes trouvent-ils davantage d’opportunités ? Les populations se sentent-elles davantage en sécurité ? Les inégalités reculent-elles ? L’environnement est-il mieux protégé ?
Autant de questions qui permettraient, selon les promoteurs de la Formule III-VI-II, de rapprocher l’évaluation du développement de la réalité vécue par les populations.
La richesse ne suffit pas : encore faut-il qu’elle soit équitablement répartie
Le dernier volet, le « II », met l’accent sur une double exigence : la production de richesses et leur répartition équitable.
Créer de la richesse demeure indispensable au développement. Mais lorsque les fruits de cette richesse restent concentrés entre les mains d’une minorité, la croissance risque de ne pas produire les effets sociaux attendus.
Cette conception rejoint une interrogation centrale pour de nombreux pays producteurs de matières premières : comment transformer l’exploitation des ressources naturelles en amélioration durable du bien-être collectif ?
La question est particulièrement sensible en Guinée, où l’exploitation minière constitue un secteur majeur de l’économie. La présence de ressources naturelles abondantes ne garantit pas, à elle seule, une amélioration automatique des conditions de vie de l’ensemble de la population.
Quand les indicateurs nationaux rencontrent la réalité du terrain
L’intérêt de la Formule III-VI-II réside également dans sa volonté de rapprocher les grands débats sur le développement de l’expérience quotidienne des citoyens.
Dans les villes comme dans les zones rurales, les populations évaluent déjà les politiques publiques à partir de réalités très concrètes : le prix des denrées alimentaires, l’accès à l’eau potable, la qualité de l’école, la disponibilité des soins, la sécurité, l’emploi ou encore le pouvoir d’achat.
À Kankan, un enseignant cité dans le texte original résume cette frustration en opposant les statistiques d’infrastructures aux difficultés rencontrées dans sa salle de classe et à son domicile.
À Kissidougou, une agricultrice met, elle aussi, l’accent sur le coût de la vie et le chômage des diplômés. Ces témoignages illustrent une réalité essentielle : le citoyen ne mesure pas le développement uniquement à travers les chiffres officiels, mais à travers les changements qu’il observe dans sa propre existence.
Faire de l’évaluation du développement une affaire citoyenne
La démocratisation de l’évaluation apparaît ainsi comme l’un des principaux enjeux de cette démarche.
L’objectif serait de permettre à chaque citoyen, quel que soit son niveau d’instruction ou son activité professionnelle, de disposer d’une grille simple pour apprécier les résultats des politiques publiques.
Du maraîcher au professeur, de l’artisan à l’étudiant, chacun pourrait ainsi poser les mêmes questions : la pauvreté recule-t-elle ? Les inégalités diminuent-elles ? Les jeunes trouvent-ils davantage d’emplois ? La justice fonctionne-t-elle mieux ? Les citoyens sont-ils davantage en sécurité ? Les richesses nationales sont-elles équitablement redistribuées ?
Une telle démarche pourrait également contribuer à faire évoluer le rapport entre gouvernants et gouvernés. Lorsque les citoyens disposent de critères compréhensibles pour évaluer les politiques publiques, les discours et les annonces ne suffisent plus. Ils peuvent être confrontés aux résultats observables sur le terrain.
Du développement subi au développement exigé
La Formule III-VI-II se veut donc davantage qu’un simple outil technique. Elle porte une ambition politique et citoyenne : redonner aux populations une capacité d’appréciation du développement de leur propre pays.
Dans cette perspective, le progrès ne devrait plus être uniquement défini depuis les bureaux des administrations, des institutions financières ou des cabinets d’experts.
Il devrait également être évalué depuis les quartiers, les villages, les écoles, les marchés, les exploitations agricoles et les entreprises.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir combien la Guinée construit, mais aussi comment ces réalisations transforment la vie des Guinéens.
Car le développement ne peut être durable que lorsqu’il associe création de richesse, justice sociale, bonne gouvernance et amélioration effective des conditions de vie.
Au-delà des pierres et du béton, le véritable progrès d’une nation se mesure finalement à la dignité qu’elle garantit à ses citoyens.
Saidou Diallo
Onetopic84@gmail.com
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