« JUSQU’À QUAND CÉLÉBRERONS-NOUS NOS PROPRES BOURREAUX ? »
Une analyse sociologique de la déviance collective et de la légitimation du banditisme à col blanc
En Guinée, le détournement des ressources publiques ne se mesure pas seulement à l’aune des sommes perdues par l’État. Il se lit aussi dans un phénomène plus profond : la manière dont certains enrichissements présumés illicites peuvent être socialement tolérés, voire célébrés.
À travers cette tribune, le sociologue Aimé Stéphane Mansaré s’interroge sur cette contradiction : comment une population confrontée à la pauvreté et aux défaillances des services publics peut-elle parfois accorder son admiration à ceux qu’elle soupçonne pourtant d’avoir contribué à l’affaiblissement de l’État ?
Pour l’auteur, cette question renvoie à une crise plus large du pacte social et des repères collectifs.
Quand les repères sociaux se brouillent
Dans son observation de la société guinéenne, Aimé Stéphane Mansaré décrit une situation qu’il rapproche du concept sociologique d’anomie, développé notamment par Émile Durkheim : un affaiblissement des normes communes et des mécanismes de régulation qui permet aux stratégies individuelles de prendre progressivement le dessus sur l’intérêt collectif.
Mansaré situe un tournant important après 1984, période marquée par la fin de la Première République, la libéralisation économique et la transformation profonde du système politique et social.
Selon son analyse, cette transition aurait contribué à créer un décalage entre les anciennes normes de conduite et les nouvelles aspirations sociales.
La réussite aurait progressivement cessé d’être associée exclusivement au travail, à la compétence ou à l’intégrité pour être de plus en plus mesurée à l’aune du niveau de richesse et du pouvoir d’influence.
Le phénomène ne serait donc pas uniquement institutionnel. Il serait également culturel.
Dans cette logique, l’agent public qui quitte ses fonctions sans avoir accumulé des biens visibles peut être perçu comme ayant « raté » son passage au pouvoir. À l’inverse, l’individu soupçonné d’avoir utilisé sa position pour s’enrichir peut acquérir une réputation de réussite.
L’auteur résume cette inversion par une formule particulièrement sévère : « Nous avons remplacé la fierté de l’honneur par la honte de la probité. »
La pauvreté comme facteur de légitimation
Pourquoi des citoyens confrontés à la précarité peuvent-ils applaudir des responsables accusés ou soupçonnés de corruption ?
Pour Aimé Stéphane Mansaré, la réponse se trouve en partie dans la faiblesse des mécanismes de protection sociale et dans les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontées de nombreuses familles.
Lorsque l’accès aux soins, à l’éducation, à l’électricité, à l’eau ou à certaines infrastructures demeure difficile, la solidarité privée peut devenir un substitut à l’action publique.
C’est ici que l’auteur mobilise la notion de néo-patrimonialisme, ainsi que les travaux de Jean-François Bayart sur la « politique du ventre ». Dans une telle configuration, l’accès aux ressources publiques peut être perçu comme le moyen permettant à certains acteurs de redistribuer une partie de leur richesse à leur entourage ou à leur communauté.
Un responsable soupçonné d’avoir détourné des fonds publics mais qui finance une cérémonie, règle une facture médicale ou contribue à la construction d’une infrastructure locale peut ainsi être présenté comme un « bienfaiteur ».
La contradiction est alors saisissante : l’argent qui devrait financer un service collectif devient une source de prestige lorsqu’il revient à la communauté sous la forme d’une faveur individuelle.
Quand le voleur présumé devient le bienfaiteur
Cette transformation des perceptions est au cœur de la thèse défendue par le sociologue.
Les expressions populaires telles que « c’est l’argent de l’État » ou « ce n’est l’argent de personne » participeraient, selon lui, à une banalisation du détournement des ressources publiques.
Ce mécanisme rejoint les travaux de Gresham Sykes et David Matza sur les techniques de neutralisation : des individus peuvent développer des justifications permettant de minimiser ou de nier la gravité morale d’un comportement pourtant répréhensible.
Dans la réalité guinéenne décrite par l’auteur, le raisonnement devient parfois : si l’État ne protège pas suffisamment le citoyen, celui qui parvient à lui prendre de l’argent tout en en redistribuant une petite partie à la population serait préférable à celui qui respecte les règles sans apporter d’aide immédiate.
Cette logique transforme profondément la perception de la corruption.
Elle ne disparaît plus comme faute morale ; elle devient une stratégie sociale que certains considèrent comme acceptable lorsqu’elle produit des bénéfices visibles.
Le coût invisible du détournement
Or, rappelle l’auteur, chaque ressource publique détournée a un coût collectif.
Un budget de santé mal utilisé peut signifier l’absence d’un équipement médical. Une infrastructure abandonnée peut priver une communauté d’une route ou d’un accès à l’eau. Des fonds destinés à l’éducation qui disparaissent peuvent contribuer à maintenir des écoles dans des conditions précaires.
C’est pourquoi la corruption ne devrait pas être analysée uniquement comme une affaire comptable ou judiciaire.
Elle est aussi, selon cette lecture, une question de justice sociale.
Le problème devient particulièrement grave lorsque les jeunes générations voient davantage de prestige dans l’enrichissement rapide que dans l’excellence académique, l’entrepreneuriat honnête, la recherche scientifique ou le service public.
À terme, cette inversion des modèles de réussite peut produire une société dans laquelle la compétence perd de sa valeur face à la proximité politique, au clientélisme et à l’accès privilégié aux ressources.
Une possible capture de l’État
L’auteur va plus loin en évoquant le risque de capture de l’État, concept utilisé dans les travaux consacrés à la gouvernance pour décrire des situations dans lesquelles des intérêts particuliers parviennent à influencer durablement les institutions et les règles publiques.
La concentration de ressources financières entre les mains de réseaux influents peut, dans cette perspective, permettre d’exercer une influence sur la vie politique, économique et médiatique.
Mais cette affirmation appelle aussi une exigence essentielle : elle doit être étayée par des données, des enquêtes et des procédures judiciaires lorsqu’elle vise des personnes ou des faits précis.
La lutte contre la corruption ne peut en effet reposer ni sur la rumeur ni sur la condamnation publique sans preuve. Elle doit s’appuyer sur des institutions capables d’établir les responsabilités dans le respect du droit.
Le paradoxe de la probité
L’un des constats les plus préoccupants de cette analyse concerne la place accordée à l’intégrité.
Dans certains environnements, écrit l’auteur, celui qui refuse de profiter de sa fonction peut être considéré comme naïf, tandis que celui qui accumule rapidement des biens devient un modèle de réussite.
Cette situation produit un dangereux effet d’entraînement.
Si les enfants constatent que la richesse ostentatoire procure davantage de considération sociale que le travail, la compétence et l’intégrité, les institutions auront du mal à construire une culture durable de responsabilité publique.
Le défi est donc autant culturel qu’institutionnel.
Trois chantiers pour inverser la tendance
Face à cette situation, Aimé Stéphane Mansaré propose une réponse articulée autour de trois axes.
Premier axe : renforcer l’exemplarité de l’État et l’indépendance de la justice.
La lutte contre les crimes économiques doit être menée selon des règles claires, transparentes et applicables à tous.
La déclaration de patrimoine des responsables publics, le contrôle des dépenses publiques et la traçabilité des fonds doivent être renforcés.
La justice doit également pouvoir enquêter et sanctionner sans discrimination politique.
Deuxième axe : réhabiliter l’éducation civique et l’éthique publique.
L’auteur appelle à replacer l’intégrité, le travail, la compétence et le service de la collectivité au cœur de l’éducation.
Il propose également de mieux mettre en valeur les « héros de l’ombre » : enseignants, médecins, magistrats, fonctionnaires et autres citoyens qui exercent leur métier avec probité.
L’objectif est de proposer à la jeunesse d’autres modèles de réussite que celui de l’enrichissement spectaculaire.
Troisième axe : revoir les mécanismes de légitimation sociale.
Les autorités religieuses, les chefs coutumiers, les responsables communautaires, les médias et les leaders d’opinion ont, selon l’auteur, une responsabilité particulière.
Célébrer publiquement une richesse dont l’origine est douteuse peut contribuer à banaliser la corruption. À l’inverse, refuser de transformer l’argent suspect en prestige social peut participer à restaurer une forme de sanction morale.
Une responsabilité partagée
Au terme de son analyse, Aimé Stéphane Mansaré refuse de réduire la question à la seule responsabilité des dirigeants.
L’État porte, selon lui, une responsabilité majeure lorsqu’il échoue à assurer la protection sociale, la transparence et la bonne gestion des ressources collectives. Mais les citoyens ont également une responsabilité morale lorsqu’ils accordent prestige et admiration à ceux dont la fortune est liée, lorsqu’il est établi par la justice, à la prédation des biens publics.
Cette responsabilité collective ne doit cependant pas conduire à culpabiliser les populations pauvres.
Car applaudir un « bienfaiteur » qui paie une facture médicale ou finance une cérémonie peut aussi être le symptôme d’une détresse réelle : lorsqu’une famille ne peut compter sur l’État pour obtenir des soins, l’aide de celui qui possède les moyens devient parfois une question de survie.
C’est précisément ce paradoxe qui rend le problème si complexe.
« Jusqu’à quand célébrerons-nous nos propres bourreaux ? »
Derrière cette interrogation provocatrice se trouve finalement une question fondamentale : quel type de société la Guinée souhaite-t-elle construire ?
Une société où la richesse suffit à effacer les soupçons ?
Une société où le pouvoir devient un moyen d’enrichissement personnel ?
Ou une société dans laquelle le prestige est de nouveau associé au mérite, à l’intégrité et au service du bien commun ?
Pour Aimé Stéphane Mansaré, la réponse passe par un changement simultané des institutions et des comportements.
Car l’argent public détourné ne disparaît jamais complètement : il se transforme en école qui ne sera pas construite, en équipement médical qui manquera, en route qui ne verra pas le jour ou en service public qui restera inaccessible.
La rupture avec cette logique ne pourra donc être uniquement judiciaire. Elle devra également être sociale, culturelle et morale.
La véritable question posée à la Guinée n’est peut-être pas seulement de savoir combien d’argent public a été détourné, mais de déterminer pourquoi une partie de la société continue parfois à admirer ceux qui sont soupçonnés de l’avoir détourné.
C’est dans cette contradiction, entre pauvreté, défaillance institutionnelle, solidarité communautaire et banalisation de la prédation publique, que se joue une partie du combat pour la reconstruction du pacte social guinéen.
Jusqu’à quand célébrerons-nous ceux qui compromettent notre avenir ?
La réponse ne dépend pas seulement des tribunaux ou des gouvernements. Elle dépend aussi de la capacité collective à faire de l’intégrité non plus un handicap, mais une valeur de prestige.
Saidou Diallo
Onetopic84@gmail.com
+224623813202



