Du vertige des diffamateurs et des néophytes à la rigueur et au background incontestable d’un expert-consultant
ENTRETIEN EXCLUSIF
Aimé Stéphane Mansaré, sociologue, expert-consultant en sciences sociales du développement et PCA de l’IPCJ-Guinée, répond aux questions de Mbinty Soumah, journaliste-reporter au quotidien électronique Loupeguinee.com, média qui s’attache à générer l’information dans toute sa dimension.
Alors que l’intelligence artificielle générative bouleverse les pratiques professionnelles, universitaires et médiatiques, elle suscite également de nombreuses controverses.
Pour certains, son utilisation annoncerait une uniformisation de la pensée et une perte progressive des capacités intellectuelles.
Dans cet entretien, Aimé Stéphane Mansaré défend une thèse radicalement différente : l’IA ne crée pas le génie, elle amplifie celui qui existe déjà et révèle, par la même occasion, les limites de celui qui ne possède pas les prérequis intellectuels nécessaires pour l’utiliser avec discernement.
Monsieur Mansaré, certains accusent aujourd’hui l’intelligence artificielle de contribuer à la « mort du savoir ». Que leur répondez-vous ?
Aimé Stéphane Mansaré : Je pense qu’il faut d’abord sortir de la panique morale et revenir à une approche scientifique de la question.
L’histoire des sciences et des technologies montre que chaque rupture majeure suscite des inquiétudes. Lorsque le livre s’est démocratisé, certains annonçaient la disparition de la mémoire. Lorsque la calculatrice est apparue, certains prédisaient la fin des mathématiques.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle générative est à son tour accusée de détruire la pensée.
Mais il y a une confusion fondamentale : on confond l’outil avec l’esprit qui l’utilise.
L’IA n’est pas un cerveau autonome qui viendrait remplacer l’intelligence humaine. Elle est un outil dont la pertinence dépend notamment de la qualité des instructions, des données, du raisonnement et du contrôle humain.
Vous dites donc que l’IA ne peut pas créer le génie ?
Absolument. L’IA ne peut pas insuffler magiquement du génie à un esprit qui n’en possède pas les fondements.
Elle peut être un extraordinaire amplificateur pour un intellectuel qui maîtrise son domaine. Mais elle peut également mettre en évidence les lacunes de celui qui ne maîtrise ni son sujet, ni sa méthodologie.
C’est le principe bien connu en informatique : « Garbage in, garbage out ». La qualité du résultat dépend largement de la qualité de la matière et des instructions fournies.
Si vous demandez à une machine de produire une analyse sociologique sérieuse sans disposer vous-même d’un cadre théorique, d’une connaissance du terrain, de données empiriques et d’une problématique solide, vous risquez surtout d’obtenir une apparence de savoir.
Vous considérez donc que le véritable « Master Prompt » reste l’être humain ?
Exactement.
Le véritable « Master Prompt », c’est le capital cognitif de celui qui utilise la machine : sa culture, sa formation, son expérience, sa capacité de questionnement, son esprit critique et sa maîtrise du terrain.
L’outil peut aider à rechercher, organiser, comparer, synthétiser ou reformuler. Mais la responsabilité intellectuelle reste humaine.
Certains mettent pourtant en cause vos propres productions en affirmant qu’elles seraient largement liées à l’IA. Comment réagissez-vous ?
C’est une accusation qui se heurte simplement à la chronologie.
Mon parcours intellectuel et professionnel ne date pas de l’apparition de l’IA générative.
Cela fait plusieurs décennies que je travaille sur les sciences sociales du développement, la gouvernance, les politiques publiques, la décentralisation, l’éducation et les problématiques socio-économiques.
On ne peut donc pas attribuer à un outil technologique récent une trajectoire intellectuelle qui lui est largement antérieure.
L’histoire intellectuelle d’un chercheur se mesure dans la durée. Elle se lit dans ses travaux, ses publications, ses recherches, ses responsabilités professionnelles et dans la cohérence de ses analyses.
Vous revendiquez donc une continuité de pensée antérieure à l’IA ?
Tout à fait.
Si quelqu’un prend le temps de comparer mes écrits anciens avec mes productions actuelles, il retrouvera une même préoccupation pour la gouvernance, la qualité des politiques publiques, le développement, la formation des citoyens et la lutte contre la mal-gouvernance.
L’outil peut évoluer. L’orientation intellectuelle, elle, ne se télécharge pas.
C’est précisément cette continuité qui permet de distinguer une véritable trajectoire intellectuelle d’une simple production circonstancielle.
Vous avez un parcours académique et professionnel que vous opposez également aux critiques qui vous sont adressées. Pourquoi ?
Parce que l’expertise ne se décrète pas sur les réseaux sociaux.
Elle se construit par la formation, la recherche, l’expérience et la confrontation au terrain.
Mon parcours universitaire en sociologie, mes expériences dans les études socio-économiques, mes responsabilités dans le domaine du développement et mes activités d’enseignement et de conseil constituent une trajectoire qui ne peut être réduite à l’utilisation d’un outil numérique.
L’IA peut accompagner mon travail. Elle ne peut pas remplacer les années de formation, de recherche et d’expérience qui constituent le socle de mon expertise.
Certains pensent néanmoins que l’IA va finir par rendre les utilisateurs dépendants et moins intelligents. Est-ce un risque réel ?
Oui, si elle est mal utilisée.
Comme toute technologie puissante, l’IA peut favoriser la paresse intellectuelle lorsqu’elle est utilisée sans esprit critique.
Mais le problème n’est alors pas l’existence de l’outil. C’est la manière dont l’homme l’utilise.
Un chercheur sérieux ne prend pas automatiquement pour vérité tout ce que produit une intelligence artificielle. Il vérifie, confronte, corrige, contextualise et valide.
Dans ma méthodologie, l’outil numérique n’est qu’un instrument d’exécution et d’assistance. La validation finale demeure humaine.
Quel regard portez-vous alors sur ceux qui utilisent l’IA pour attaquer ou discréditer d’autres intellectuels ?
Je considère qu’il faut distinguer la critique scientifique de la polémique.
La critique scientifique est légitime. Elle repose sur les faits, les arguments, les références et la contradiction.
En revanche, réduire la valeur d’un travail au seul outil utilisé pour le produire relève d’une erreur méthodologique.
Ce qu’il faut examiner, c’est la pertinence de l’analyse, la qualité des données, la solidité du raisonnement et la capacité de l’auteur à défendre ses conclusions.
Quel message adressez-vous finalement aux Guinéens face à l’essor de l’intelligence artificielle ?
Je leur dirais de ne pas avoir peur de l’intelligence artificielle, mais de renforcer leur propre intelligence.
La Guinée doit investir dans son capital cognitif : l’éducation, la recherche, la formation, la culture scientifique et l’esprit critique.
L’IA peut devenir un formidable levier de développement si elle est utilisée par des citoyens suffisamment formés pour en comprendre les possibilités, mais aussi les limites.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si la machine va remplacer l’homme. Il est de savoir quel type d’homme utilisera demain la machine.
Un dernier mot à ceux qui vous accusent de vous cacher derrière l’IA ?
Je leur répondrais simplement ceci : une trajectoire intellectuelle ne se fabrique pas en quelques clics.
Les outils changent. Les technologies évoluent. Mais l’expérience, la formation, la connaissance du terrain et la pensée critique se construisent dans la durée.
L’IA peut refléter l’intelligence. Elle ne peut pas inventer le parcours qui l’a produite.
Propos recueillis par Mbinty Soumah
Journaliste-reporter
Loupeguinee.com
Le quotidien électronique qui génère l’information dans toute sa dimension.
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