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EXCLUSIF — Esclavage des Africains, mémoire historique et repentance : Aimé Stéphane Mansaré interpelle le monde arabo-musulman

10 octobre 2026
in Leboutonrouge
EXCLUSIF — Esclavage des Africains, mémoire historique et repentance : Aimé Stéphane Mansaré interpelle le monde arabo-musulman

Dans un entretien accordé à Mbinty Soumah, journaliste au quotidien électronique Loupeguinee.com, le sociologue guinéen Aimé Stéphane Mansaré revient sur les traites négrières transsaharienne, orientale et transatlantique, la responsabilité historique des institutions religieuses et les enjeux de la mémoire collective. Il plaide pour une reconnaissance équitable des tragédies subies par les populations africaines et pour la réhabilitation des savoirs endogènes du continent.

La mémoire de l’esclavage continue de susciter des débats sur les responsabilités historiques, les réparations et la reconnaissance des souffrances des peuples africains.

Alors que les prises de position de certaines institutions occidentales et religieuses alimentent les discussions sur le devoir de mémoire, les traites transsaharienne et orientale restent moins présentes dans le débat public international.

Dans cet entretien avec Mbinty Soumah, journaliste au quotidien électronique Loupeguinee.com, il expose sa lecture sociologique de l’histoire des traites négrières, évoque les conséquences culturelles et spirituelles de l’asservissement des Africains et propose des pistes pour une renaissance fondée sur la maîtrise des savoirs, la préservation du patrimoine et une mémoire historique partagée.

Monsieur Mansaré, votre tribune évoque près de deux millénaires d’esclavage et de déportation des populations africaines. Pourquoi estimez-vous nécessaire de remettre cette question au centre du débat public ?

Il est essentiel que les jeunes générations africaines et afrodescendantes connaissent l’histoire des différentes formes de traite qui ont profondément affecté le continent. L’histoire de l’esclavage des Africains ne peut pas être limitée à la seule traite transatlantique, même si celle-ci a joué un rôle majeur dans la formation des économies coloniales des Amériques.

Il faut également étudier les traites transsaharienne, orientale et de l’océan Indien, qui ont entraîné le déplacement forcé de nombreuses populations africaines sur plusieurs siècles.

Mon objectif est de contribuer à une compréhension globale de ces tragédies, en examinant leurs conséquences démographiques, économiques, politiques, culturelles et spirituelles. Une mémoire historique équilibrée doit permettre de comprendre toutes ces dimensions sans établir de concurrence entre les souffrances des victimes.

Vous distinguez principalement deux grands systèmes de traite : la traite transsaharienne et orientale, d’une part, et la traite transatlantique, d’autre part. Quelles sont, selon vous, leurs principales différences ?

Les deux systèmes ont participé à la capture, à la vente et à la déportation de populations africaines, mais ils ont évolué dans des contextes historiques et économiques différents.

Les traites transsaharienne et orientale ont emprunté plusieurs routes reliant l’Afrique subsaharienne à l’Afrique du Nord, au Moyen-Orient et aux espaces de l’océan Indien. Les personnes réduites en esclavage ont été affectées à différentes fonctions : travail domestique, activités économiques, service militaire et autres formes de dépendance.

La traite transatlantique, quant à elle, a alimenté les économies coloniales des Amériques, notamment les plantations et certaines activités minières. Elle s’est développée dans un système économique qui a fait de l’exploitation racialisée du travail servile un élément central de la production.

Il faut donc étudier les différences entre ces systèmes tout en reconnaissant leur point commun fondamental : la privation de liberté et la réduction d’êtres humains au statut de marchandises.

Dans votre analyse, vous soulignez que des arguments religieux ont été mobilisés pour justifier l’esclavage. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

L’histoire montre que des références religieuses ont parfois été utilisées pour légitimer des rapports de domination. Dans l’Europe chrétienne, certains textes pontificaux du XVe siècle ont contribué à justifier des entreprises de conquête et d’asservissement de populations considérées comme non chrétiennes.

Dans différents espaces musulmans, des interprétations juridiques et religieuses ont également accompagné des systèmes historiques d’esclavage.

Il convient toutefois de distinguer les textes, leurs interprétations, les institutions et les pratiques réelles, qui ont varié selon les époques et les sociétés.

Mon interrogation porte sur la responsabilité historique des institutions qui ont contribué à légitimer ces pratiques. Lorsqu’une doctrine ou une autorité est mobilisée pour justifier la déshumanisation, il est légitime d’interroger cette responsabilité et d’examiner les mécanismes qui ont permis à de telles pratiques de perdurer.

Votre tribune établit une différence entre les démarches de repentance de l’Église catholique et ce que vous considérez comme le silence du monde arabo-musulman. Pourquoi cette asymétrie vous préoccupe-t-elle autant ?

Parce que la mémoire historique ne doit pas être sélective. Lorsqu’une institution reconnaît certaines responsabilités historiques, cette démarche peut contribuer à faire progresser la connaissance, le dialogue et la réconciliation.

Je considère que les traites transsaharienne et orientale doivent bénéficier d’un examen public plus approfondi, notamment de la part des institutions politiques, religieuses et éducatives concernées.

Il ne s’agit pas d’accuser indistinctement les populations arabes ou musulmanes contemporaines pour des faits historiques. Il s’agit plutôt d’interroger les responsabilités des pouvoirs, des institutions et des systèmes qui ont participé à ces traites, ainsi que la manière dont leur histoire est enseignée et commémorée aujourd’hui.

Je souhaite que les archives soient davantage accessibles, que les recherches scientifiques soient encouragées et que les institutions concernées puissent engager un dialogue transparent sur cet héritage.

Peut-on toutefois affirmer que le monde arabo-musulman n’a jamais engagé de démarche de reconnaissance de cette histoire ?

Une telle affirmation doit être examinée avec rigueur, pays par pays et institution par institution. Le monde arabo-musulman n’est pas un ensemble homogène : les États, les autorités religieuses, les chercheurs et les sociétés civiles n’ont pas tous les mêmes positions.

Ce que je souligne, c’est la nécessité d’une reconnaissance institutionnelle plus visible et d’un débat public plus structuré sur les traites orientales. Il faut pouvoir comparer les politiques mémorielles, les programmes éducatifs, les déclarations officielles et les initiatives de recherche.

La démarche doit reposer sur des preuves et sur une analyse historique sérieuse. La vérité ne peut être construite ni sur la généralisation ni sur le déni.

Vous évoquez également la responsabilité historique de l’Église catholique. Que représentent, à vos yeux, les démarches de repentance engagées par certaines autorités chrétiennes ?

Elles représentent une étape importante dans le travail de mémoire. Reconnaître que des institutions religieuses ont, à certaines périodes, légitimé ou toléré des pratiques contraires à la dignité humaine permet d’ouvrir un débat sur leurs responsabilités.

Mais il faut distinguer les déclarations de repentance, la reconnaissance institutionnelle, les mesures concrètes et les éventuelles réparations.

Une déclaration publique ne suffit pas nécessairement à répondre à toutes les conséquences d’une injustice historique.
La même exigence doit s’appliquer à toutes les institutions concernées, quelles que soient leur religion ou leur région d’appartenance.

Vous employez l’expression « crime spirituel » pour désigner une autre dimension des traites et des dominations historiques. Que signifie exactement cette notion ?

Par cette expression, je désigne les atteintes portées aux systèmes de pensée, aux traditions spirituelles et aux mécanismes de transmission des connaissances qui existaient dans les sociétés africaines.

Les cosmogonies et les traditions philosophiques africaines ne constituaient pas uniquement des croyances religieuses. Elles participaient aussi à l’organisation de la vie collective, aux rapports avec la nature, aux pratiques de justice, aux soins, à la gouvernance et à l’éducation.

Lorsque ces systèmes sont dévalorisés, interdits ou présentés systématiquement comme inférieurs, il peut en résulter une rupture de transmission entre les générations.

Il faut cependant rappeler que les cultures africaines ne sont pas restées figées. Elles ont évolué, résisté, intégré de nouvelles influences et développé différentes formes de coexistence.

L’enjeu est de reconnaître leur valeur historique et intellectuelle sans les idéaliser ni les enfermer dans le passé.

Loupeguinee.com : Vous estimez que les conséquences de l’esclavage ont contribué au sous-développement structurel de l’Afrique subsaharienne. Sur quels mécanismes repose cette analyse ?

Les traites ont provoqué des pertes humaines considérables, déstabilisé certaines sociétés, alimenté des conflits et contribué à la désorganisation de circuits de production et d’échange.

La déportation de populations a également eu des effets sur les structures familiales, les communautés et les mécanismes de transmission des connaissances. À ces conséquences se sont ajoutées celles de la colonisation et de l’exploitation économique.

Toutefois, il serait réducteur d’expliquer les difficultés actuelles de l’Afrique par le seul esclavage. Les trajectoires contemporaines résultent de facteurs multiples : héritages coloniaux, choix politiques, gouvernance, structures économiques internationales, conflits et conditions démographiques.

Mon approche consiste à rappeler que les conséquences historiques doivent être prises en compte dans toute analyse sérieuse du développement, sans devenir une explication unique de tous les problèmes du continent.

La restitution des objets culturels africains conservés dans les musées étrangers occupe également une place importante dans votre réflexion. Pourquoi est-elle essentielle ?

Les objets culturels ne sont pas toujours de simples pièces de collection. Certains possèdent une fonction rituelle, sociale, éducative ou politique dans les communautés dont ils proviennent.

Lorsqu’un objet est déplacé dans un contexte de conquête, de violence ou de domination, sa conservation à l’étranger peut soulever des questions de propriété, de justice historique et de transmission culturelle.

La restitution doit donc être abordée avec sérieux, en étudiant la provenance des biens, les circonstances de leur acquisition et les cadres juridiques applicables.

Les États africains, les institutions culturelles et les communautés concernées doivent pouvoir dialoguer avec les musées et les gouvernements étrangers pour obtenir le retour des objets dont la restitution est justifiée. Il faut également renforcer les musées africains, les centres de recherche et les structures de conservation afin de préserver et de transmettre ce patrimoine.

Vous appelez à restaurer la souveraineté spirituelle et épistémologique de l’Afrique. Comment cette ambition peut-elle se traduire concrètement ?

Elle suppose d’abord de mieux connaître nos propres histoires et de développer les outils nécessaires pour les étudier.

Il faut renforcer l’enseignement des langues africaines, des philosophies, des traditions intellectuelles et des systèmes de connaissances du continent. Cela passe par des programmes scolaires et universitaires rigoureux, des recherches indépendantes, la collecte des traditions orales et la valorisation des archives africaines.

Il faut également documenter les connaissances environnementales, les pratiques de gouvernance et les techniques traditionnelles, en distinguant ce qui peut être confirmé scientifiquement de ce qui relève des croyances ou des interprétations culturelles.

La souveraineté intellectuelle ne signifie pas le rejet des connaissances venues d’ailleurs. Elle consiste à développer la capacité de produire des savoirs, de les évaluer et de choisir les solutions les mieux adaptées aux réalités africaines.

 Quel rôle les jeunes Africains et les Afrodescendants doivent-ils jouer dans cette reconquête de la mémoire ?

Les jeunes doivent devenir des acteurs de la recherche, de la transmission et de la valorisation du patrimoine historique africain.

Ils peuvent s’intéresser aux archives, aux récits familiaux, aux langues locales, aux traditions orales et aux travaux des historiens. Ils doivent aussi apprendre à confronter les informations, à distinguer les faits établis des interprétations et à éviter les simplifications.

La mémoire ne doit pas se limiter aux commémorations. Elle doit contribuer à mieux comprendre les sociétés contemporaines, à renforcer la confiance collective et à encourager la production de connaissances.

Pour les Afrodescendants, cette démarche peut également contribuer à mieux comprendre les liens historiques entre l’Afrique et les communautés issues des différentes traites.

 Quelles sont, finalement, les principales mesures que vous souhaitez voir adopter par les États africains et les institutions internationales ?

Je retiens plusieurs priorités.
Premièrement, renforcer les recherches scientifiques sur les traites transsaharienne, orientale et transatlantique, en améliorant l’accès aux archives et la coopération entre les chercheurs.

Deuxièmement, encourager les États et les institutions concernés à reconnaître les responsabilités historiques documentées et à engager un dialogue public sur les conséquences de ces systèmes.

Troisièmement, intégrer l’histoire des différentes traites dans les programmes éducatifs, en tenant compte de la diversité des sources et des débats historiographiques.

Quatrièmement, intensifier les démarches de restitution du patrimoine culturel africain lorsque les circonstances historiques et les cadres juridiques le justifient.

Enfin, soutenir les langues, les savoirs et les institutions de recherche africains afin que le continent puisse participer pleinement à la production des connaissances sur sa propre histoire.

 Quel message souhaitez-vous adresser aux Africains et à la communauté internationale ?

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Je souhaite rappeler que la mémoire de l’esclavage doit être universelle, documentée et impartiale.

Aucune société ne doit être dispensée d’examiner son histoire. Mais aucune population contemporaine ne doit non plus être rendue collectivement coupable de faits historiques en raison de son origine ou de sa religion.

La reconnaissance des souffrances africaines doit s’accompagner d’un travail scientifique exigeant, d’une ouverture des archives et d’une volonté de transmission.

L’Afrique doit poursuivre ses efforts pour réhabiliter ses patrimoines, développer ses systèmes éducatifs et renforcer ses capacités de recherche. Elle ne doit pas dépendre uniquement du regard extérieur pour comprendre son histoire et construire son avenir.

La mémoire ne doit pas devenir un instrument de division. Elle doit servir à établir les faits, reconnaître les responsabilités et construire des relations plus justes entre les peuples.

À travers sa tribune, Aimé Stéphane Mansaré remet au centre du débat une question fondamentale : comment construire une mémoire internationale de l’esclavage qui tienne compte de l’ensemble des traites ayant touché les populations africaines ?

Son plaidoyer associe reconnaissance historique, accès aux archives, restitution du patrimoine et valorisation des savoirs endogènes. Il invite également à distinguer les responsabilités historiques des institutions des identités des populations contemporaines.

Si les formes de reconnaissance et les politiques mémorielles restent différentes selon les pays et les institutions, la recherche d’une histoire plus complète nécessite un examen comparatif des sources, des déclarations officielles et des initiatives éducatives.

Pour le sociologue guinéen, la reconstruction de la mémoire africaine ne relève donc pas seulement du passé. Elle constitue aussi un enjeu de transmission, de dignité et de développement pour les générations futures.
Mbinty Soumah

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