Entre féodalités sportives, stratégies d’influence et arbitrage politique, l’élection à la présidence de la Fédération guinéenne de football apparaît comme bien plus qu’un simple scrutin sportif.
À quelques semaines de l’élection à la présidence de la Fédération guinéenne de football (FEGUIFOOT), la bataille pour le contrôle de l’instance dirigeante du football guinéen révèle des rapports de force qui dépassent largement les pelouses et les considérations strictement sportives.
Derrière les candidatures, les alliances et les négociations se dessine, selon l’analyse du sociologue et expert-consultant en sciences sociales du développement Aimé Stéphane Mansaré, un système dans lequel s’entrecroisent ressources financières, réseaux d’influence, légitimités institutionnelles et proximité avec le pouvoir politique.
La présidentielle de la FEGUIFOOT constitue ainsi un véritable laboratoire des dynamiques sociopolitiques qui traversent le sport guinéen depuis plusieurs décennies.
Un scrutin sans favori incontestable
La configuration actuelle du scrutin se caractérise d’abord par la fragmentation du paysage électoral.
À travers une lecture inspirée de la sociologie de Pierre Bourdieu, plusieurs formes de capital semblent s’affronter dans le champ fédéral : capital technocratique, expérience et réseaux, ressources financières et capacité de mobilisation.
Kaba « Lilou » mise notamment sur son profil technocratique, son expérience managériale et sa connaissance des mécanismes institutionnels.
Son positionnement cherche à répondre aux attentes de partenaires internationaux et des acteurs soucieux d’une gouvernance davantage structurée.
Antonio Souaré dispose, pour sa part, d’un capital d’expérience et d’un réseau construit sur plusieurs années dans le football guinéen et continental.
Une influence importante, mais qui demeure également clivante, entre fidélités historiques et oppositions persistantes.
Sory Doumbouya incarne quant à lui une génération et une approche davantage associées à la mobilisation de ressources économiques et à une promesse de renouvellement managérial.
Pour l’heure, aucune de ces dynamiques ne semble garantir à elle seule une majorité suffisamment solide au sein du collège électoral.
Cette absence d’hégémonie ouvre la voie à un jeu d’alliances particulièrement mouvant. Les soutiens peuvent se négocier, se déplacer ou se recomposer au gré des intérêts et des rapports de force.
Les cartes cachées de la précampagne
Mais la bataille électorale ne se joue pas uniquement dans les déclarations publiques.
Dans les coulisses, d’autres acteurs pourraient tenter de peser sur le scrutin.
Certaines candidatures ou ambitions encore non officiellement affirmées alimentent ainsi les spéculations dans le milieu du football guinéen.
Cette zone grise de la précampagne renvoie à une question centrale : que représente réellement le contrôle de la FEGUIFOOT ?
Au-delà de la direction administrative d’une fédération sportive, la présidence ouvre l’accès à un important réseau institutionnel et économique : compétitions, déplacements des équipes nationales, logistique, partenariats, sponsoring et relations avec les pouvoirs publics.
C’est précisément cette capacité à transformer une position institutionnelle en influence qui nourrit les rivalités.
Un acteur expérimenté du sérail fédéral, cité anonymement dans l’analyse de Mansaré, résume cette perception en ces termes : « L’élection ne se joue pas sur le programme présenté aux ligues, mais sur la capacité du candidat à garantir la pérennité des circuits de redistribution et la protection des positions acquises dans l’écosystème institutionnel. »
Une affirmation qui, si elle devait être étayée par des faits et des enquêtes indépendantes, poserait une question majeure sur la gouvernance et la transparence de l’institution.
L’influence du pouvoir politique, l’autre variable du scrutin
La particularité du football guinéen réside également dans son rapport historique avec le pouvoir politique.
Dans un pays où le football occupe une place considérable dans l’imaginaire collectif et constitue un puissant vecteur de mobilisation populaire, la direction de la fédération ne peut être totalement dissociée des enjeux de pouvoir.
La question dépasse donc le nombre de voix dont disposent les différents candidats.
Qui bénéficie de la confiance des autorités ? Qui peut obtenir l’adhésion ou, à tout le moins, la neutralité des acteurs politiques ? Et jusqu’où l’État peut-il peser sur une institution censée disposer d’une autonomie sportive ?
À travers une lecture inspirée de Max Weber et de Jean-François Bayart, Aimé Stéphane Mansaré considère que la légitimité politique informelle pourrait jouer un rôle déterminant dans la compétition.
Dans cette perspective, le vote des représentants du football ne serait que l’aboutissement formel d’un processus de négociation plus large, dans lequel les rapports avec le pouvoir central occupent une place importante.
Cette hypothèse constitue l’un des principaux enjeux de la présidentielle : la FEGUIFOOT parviendra-t-elle à affirmer son autonomie institutionnelle ou restera-t-elle tributaire des équilibres politiques du moment ?
L’incertitude comme arme politique
Le calendrier électoral, la validation des listes de délégués, les recours et les contestations constituent un autre front de la bataille.
À la lumière des travaux de Michel Crozier sur l’analyse stratégique des organisations, ces incertitudes peuvent être considérées non seulement comme des dysfonctionnements, mais également comme des ressources utilisées par les acteurs.
Celui qui maîtrise une zone d’incertitude dispose en effet d’un pouvoir de négociation supplémentaire.
Dans le cas de la FEGUIFOOT, les controverses autour des procédures électorales peuvent donc devenir des instruments de pression : retarder une échéance, contester la représentativité d’un électeur, solliciter l’intervention d’une instance extérieure ou forcer la négociation avec un adversaire.
Le risque est alors celui d’une institution dont l’énergie est progressivement absorbée par les conflits internes, au détriment de sa mission première : développer et structurer le football national.
Au-delà du scrutin, la question de la réforme
Quel que soit le vainqueur de l’élection, une question demeurera : comment sortir durablement le football guinéen d’un modèle gouverné par les rapports de force et les réseaux d’influence ?
Pour Aimé Stéphane Mansaré, l’enjeu dépasse largement la personnalité du prochain président.
Une réforme durable passerait notamment par une modernisation des statuts, une clarification des règles électorales, des mécanismes d’audit indépendants et des critères d’éligibilité clairement définis.
Elle supposerait également une exigence accrue de probité et de transparence financière afin d’éviter que les institutions sportives ne deviennent des instruments de réhabilitation personnelle ou de construction de notoriété.
Mais la réforme devrait également commencer à la base.
La relance des compétitions scolaires, universitaires, professionnelles et régionales apparaît essentielle pour reconstruire une véritable pyramide du football guinéen et offrir aux jeunes talents des filières de formation et de compétition suffisamment solides.
Une élection, quatre décennies de contradictions
La présidentielle de la FEGUIFOOT ne constitue donc pas seulement un affrontement entre candidats.
Elle cristallise quatre décennies de transformations du football guinéen, depuis le tournant libéral des années 1980 jusqu’à l’actuelle montée des logiques entrepreneuriales et politiques autour du sport.
L’argent, les réseaux, les fidélités, l’accès aux ressources institutionnelles et la proximité avec le pouvoir constituent autant de variables susceptibles de peser sur le résultat.
Le véritable enjeu sera dès lors moins de savoir qui remportera le scrutin que de déterminer quel modèle de gouvernance émergera de cette élection.
Si le prochain exécutif parvient à rétablir la confiance, renforcer la transparence et consolider l’autonomie institutionnelle de la fédération, le scrutin pourrait ouvrir une nouvelle séquence.
Dans le cas contraire, l’élection risque de reproduire les mêmes mécanismes de fragmentation, de patronage et de dépendance qui ont régulièrement fragilisé la gouvernance du football guinéen.
La présidentielle de la FEGUIFOOT sera donc autant un vote sur des hommes qu’un test sur la capacité du football guinéen à se réinventer.
Moussa Sampo
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