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En Guinée, le sociologue Aimé Stéphane Mansaré ausculte les ressorts du silence dans l’administration

4 septembre 2026
in Leboutonrouge
Guinée : les réformes administratives peinent à restaurer l’éthique publique, selon une analyse sociologique

Dans une tribune consacrée à la « complicité passive » et à l’engagement civique, le chercheur analyse les mécanismes qui conduisent des agents publics à se taire face aux dysfonctionnements institutionnels. Peur des représailles, dilution de la responsabilité et poids des hiérarchies figurent parmi les facteurs qu’il identifie.

Que se passe-t-il lorsqu’un agent public constate une irrégularité, une injustice ou un abus d’autorité, mais choisit de ne pas intervenir ? En Guinée, cette question dépasse, selon le sociologue Aimé Stéphane Mansaré, le simple comportement individuel. Elle renvoie au fonctionnement des institutions, aux rapports de pouvoir et aux mécanismes sociaux qui façonnent les conduites professionnelles.

Dans une réflexion intitulée « Du berceau au tombeau : le choix difficile entre agir ou se taire face aux dérives humaines », l’expert-consultant en sciences sociales du développement, directeur général du CERFOP et président du conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée, s’intéresse à ce qu’il présente comme une « sociologie de la complicité passive et de l’engagement civique en contexte guinéen ».

Son point de départ est simple : le silence n’est pas nécessairement l’absence de réaction. Il peut être le résultat d’un calcul, d’une peur, d’une habitude institutionnelle ou d’une dilution progressive de la responsabilité.

La peur de perdre sa place

Dans l’administration guinéenne, explique le sociologue, la crainte des représailles constitue l’un des principaux ressorts du silence.
Un agent qui dépend de sa hiérarchie pour sa carrière, sa nomination ou la stabilité de son poste peut hésiter à signaler une pratique qu’il juge contestable. La critique d’une décision administrative peut alors être vécue moins comme un devoir professionnel que comme un risque personnel.

« La dénonciation ou même la critique par simple publication d’une tribune d’analyse, fût-elle sociologique, peut devenir un pari existentiel plutôt qu’un devoir civique ordinaire », écrit M. Mansaré.

Cette situation pose une question plus large : comment demander aux agents publics de faire preuve de responsabilité lorsque les institutions ne leur garantissent pas toujours un environnement suffisamment protecteur pour exercer leur devoir d’alerte ?

Quand la responsabilité se dilue

Le sociologue s’appuie également sur les travaux des psychologues sociaux américains Bibb Latané et John Darley consacrés à l’« effet du témoin ».
Lorsqu’un dysfonctionnement est observé par plusieurs personnes, chacun peut avoir tendance à considérer que l’intervention relève de quelqu’un d’autre.

Dans une organisation administrative, cette logique peut conduire à une chaîne de renvois successifs : la hiérarchie doit agir, le service juridique doit vérifier, l’inspection doit contrôler, le syndicat doit intervenir.
Et, finalement, personne ne le fait.
Un cadre de l’administration territoriale, cité sous couvert d’anonymat, résume ainsi cette situation : « On voit passer des dossiers qu’on sait irréguliers. On les traite quand même, parce qu’on se dit que ce n’est pas à nous de trancher. »

Au-delà de la véracité de chaque cas particulier, ce témoignage illustre, selon M. Mansaré, un phénomène institutionnel : lorsque la responsabilité est partout, elle peut finir par n’être nulle part.

Le poids des habitudes administratives

Le sociologue mobilise également le concept d’« habitus » développé par Pierre Bourdieu pour expliquer pourquoi certains comportements finissent par paraître normaux à ceux qui les accomplissent.

Dans un environnement fortement hiérarchisé, contester une décision peut être perçu comme une rupture avec les règles informelles de l’institution. L’agent apprend ce qui « se fait » et ce qui « ne se fait pas », parfois indépendamment des règles formelles.

À cela, M. Mansaré associe la notion d’« adiaphorisation » développée par Zygmunt Bauman, qui désigne un processus par lequel certaines actions sont progressivement soustraites au jugement moral.

L’agent n’aurait alors plus le sentiment d’être responsable d’une décision : il applique une instruction, signe un document ou transmet un dossier.

Cette lecture rappelle, avec toutes les précautions nécessaires, la réflexion de Hannah Arendt sur la « banalité du mal » : la question n’est pas uniquement celle de la volonté de nuire, mais aussi celle de la capacité d’un individu à interroger moralement les conséquences de ses propres actes.

Se taire n’est pas toujours choisir

Pour autant, Aimé Stéphane Mansaré refuse de présenter les agents silencieux comme des complices volontaires.
C’est l’un des points les plus importants de son raisonnement.

Dans un contexte professionnel marqué par la précarité, le silence peut être une stratégie de protection. Quitter une organisation ou dénoncer publiquement ses dysfonctionnements n’est pas une option équivalente pour tous.

En s’appuyant sur les travaux de l’économiste et sociologue Albert Hirschman, M. Mansaré distingue trois attitudes face au déclin d’une organisation : la défection, la prise de parole et la loyauté.

Dans le cas guinéen, estime-t-il, le silence peut correspondre à une forme de « loyauté par défaut » : l’agent ne dispose pas nécessairement d’une véritable alternative.
Cette nuance éloigne son analyse d’une simple condamnation morale des fonctionnaires.

Pour une parole documentée

Le sociologue plaide plutôt pour la construction de mécanismes permettant une prise de parole plus sûre et plus efficace.

Il distingue trois leviers : l’alerte et la parole publique, la réforme institutionnelle et la pédagogie civique.
L’enjeu, insiste-t-il, n’est pas de multiplier les accusations, mais de documenter les faits et d’identifier les mécanismes qui les rendent possibles.

Une employée d’un service déconcentré, également citée sous anonymat, raconte avoir rédigé un rapport détaillé sur des dysfonctionnements qu’elle avait observés. Son objectif, dit-elle, n’était pas nécessairement d’accuser une personne, mais de laisser une trace écrite.
Pour M. Mansaré, cette démarche est déjà une manière de préserver la responsabilité collective : consigner un fait empêche qu’il disparaisse dans la mémoire individuelle.

L’intellectuel face au risque

Le sociologue applique aussi cette réflexion à sa propre pratique.
Il reconnaît les risques liés à ses prises de position publiques et aux critiques dont peuvent faire l’objet ses analyses.

Dans un environnement où les relations professionnelles, administratives et politiques peuvent être étroitement imbriquées, la parole critique peut exposer celui qui la porte.

« Il s’agit bien pour moi des risques du métier d’intellectuel qui a choisi de parler et d’écrire au lieu de se taire », affirme-t-il.
Cette conception de l’engagement intellectuel constitue l’un des fils conducteurs de sa démarche : produire de l’analyse plutôt que se limiter à l’indignation, et tenter de transformer l’observation des crises institutionnelles en réflexion sur leurs causes structurelles.

Agir, mais avec discernement

L’autre idée centrale de sa réflexion est que l’engagement ne doit pas être confondu avec la témérité.

« Le choix entre la parole et la réserve ne doit cependant pas s’énoncer comme une opposition binaire entre lâcheté et héroïsme inconsidéré », écrit-il.
D’où son appel à un « discernement stratégique ».

Avant de prendre la parole, il préconise d’évaluer les risques et les conséquences, de privilégier autant que possible les démarches collectives et de choisir le moment susceptible de produire le meilleur résultat.

Cette approche conduit à déplacer le débat : il ne s’agit plus seulement de demander aux citoyens et aux agents publics de « parler », mais de créer les conditions dans lesquelles la parole peut effectivement contribuer à la réforme.

Une question de gouvernance

Derrière cette réflexion sociologique se trouve finalement une question de gouvernance : comment construire des institutions dans lesquelles la responsabilité individuelle ne soit pas écrasée par la hiérarchie, les réseaux d’allégeance ou la peur des conséquences professionnelles ?

Pour Aimé Stéphane Mansaré, la réponse passe notamment par la formation, la pensée critique et l’amélioration des mécanismes de redevabilité.

Ses travaux sur la Gestion axée sur les résultats, menés auprès de cadres de l’administration guinéenne, s’inscrivent dans cette perspective.

Il ne s’agit pas, assure-t-il, d’enseigner l’insubordination, mais de donner aux agents des outils leur permettant de mieux comprendre leur responsabilité fonctionnelle.

Le silence comme symptôme

La thèse défendue par le sociologue est finalement moins celle d’une société guinéenne naturellement silencieuse que celle d’un silence produit par des conditions sociales et institutionnelles précises.

Peur des représailles, dilution de la responsabilité, poids des hiérarchies, habitudes professionnelles et absence de mécanismes de protection peuvent contribuer à transformer une anomalie en pratique ordinaire.

Cette lecture invite à déplacer le regard : plutôt que de demander uniquement pourquoi les individus ne parlent pas, il faudrait aussi s’interroger sur les institutions qui rendent la parole difficile.
Entre le silence et la dénonciation solitaire, Aimé Stéphane Mansaré défend ainsi une troisième voie : une parole documentée, méthodique, collective et consciente de ses conséquences.

Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas de fabriquer des héros administratifs, mais de faire en sorte que l’exercice ordinaire d’une responsabilité professionnelle et citoyenne ne soit plus perçu comme un acte de courage exceptionnel.

Car une institution ne devient véritablement redevable devant les citoyens que lorsque ceux qui la font fonctionner peuvent, eux aussi, questionner ses dérives sans avoir à choisir entre leur conscience et leur sécurité.

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Saidou Diallo

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