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Délation opportuniste en Guinée : quand la calomnie devient un instrument d’ascension administrative

14 septembre 2026
in Leboutonrouge
Pourquoi l’IA n’outille pas que les esprits brillants, mais rend bêtes les idiots et n’a jamais créé le génie qu’elle ne fait que refléter

Entretien avec Aimé Stéphane Mansaré, sociologue et expert-consultant

Dans les administrations publiques guinéennes, la compétence suffit-elle encore à garantir une carrière ? Pour le sociologue et expert-consultant en sciences sociales du développement Aimé Stéphane Mansaré, le doute est permis.

Dans une analyse intitulée « Décryptage sociologique de la calomnie administrative dans les institutions publiques guinéennes : ou s’élever par le mensonge et chuter par la vérité », le directeur général du CERFOP et président du conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée dénonce ce qu’il considère comme une dérive préoccupante : la délation opportuniste comme moyen d’ascension professionnelle et de conquête de positions d’influence.

Selon lui, cette pratique ne constitue pas seulement un problème de relations interpersonnelles. Elle pourrait affecter directement la gouvernance publique, la motivation des agents, la mémoire institutionnelle et, à terme, la capacité de l’État à produire des résultats.

Vous parlez d’une véritable « délation opportuniste » au sein des institutions publiques guinéennes. De quoi s’agit-il exactement ?

Il s’agit d’un mécanisme par lequel certains agents cherchent à progresser professionnellement non pas principalement par la compétence, les résultats ou l’intégrité, mais par la déconstruction de la réputation de leurs collègues.

Cela peut prendre différentes formes : rumeurs, insinuations, accusations non étayées, inventions de conspirations ou informations distillées de manière sélective auprès des décideurs.

Le problème devient particulièrement grave lorsque la hiérarchie prend des décisions sur la base de ces informations sans demander de preuves, sans contradictoire et sans procéder à une évaluation objective des résultats.

Pourquoi ce phénomène peut-il devenir un mécanisme d’ascension sociale ?

Parce que dans certains environnements institutionnels, lorsque les critères objectifs de promotion deviennent faibles ou opaques, la proximité avec le décideur peut prendre le dessus sur le mérite.
Le courtisan comprend alors qu’il peut se rendre indispensable en devenant celui qui « alerte », celui qui prétend connaître les ennemis du système ou les prétendues menaces qui entoureraient l’autorité.
Il construit ainsi une forme de pouvoir informel.

Mais cette influence est extrêmement fragile. Elle dépend moins de la compétence que de la confiance personnelle d’un responsable politique ou administratif. Lorsque celui-ci part, le système de protection peut disparaître avec lui.
« Le véritable danger, c’est lorsque la rumeur remplace la preuve »

Vous établissez également un lien entre cette pratique et la gouvernance publique. Pourquoi ?

Parce qu’une administration ne peut fonctionner durablement sur la suspicion.
Lorsqu’un cadre compétent comprend que ses résultats ne le protègent plus contre les accusations infondées, il finit par se protéger lui-même. Il prend moins d’initiatives, évite les décisions audacieuses et préfère parfois le silence à l’exposition.
C’est ainsi que la peur peut progressivement remplacer la performance.
Le phénomène produit également une perte de mémoire institutionnelle. Lorsque des cadres expérimentés sont écartés sans évaluation sérieuse, l’État perd avec eux des connaissances, des réseaux professionnels, des méthodes de travail et parfois des projets déjà engagés.

Avez-vous des exemples de situations qui illustrent cette mécanique ?

Des témoignages recueillis auprès de cadres publics montrent effectivement ce type de situation.
Un ancien directeur national adjoint affirme ainsi avoir été relevé de ses fonctions après que des collègues eurent insinué auprès d’un nouveau ministre qu’il préparait un dossier susceptible de nuire à sa gestion.

Selon son témoignage, aucune demande formelle d’explication ni aucun audit n’auraient précédé sa mise à l’écart.
Un autre témoignage, provenant d’une cadre supérieure d’une régie financière, décrit un environnement dans lequel les agents qui appliquent strictement les procédures peuvent devenir des cibles lorsqu’ils refusent de participer aux arrangements ou aux intrigues de couloir.

Ces témoignages doivent naturellement être considérés comme des récits individuels. Mais ils posent une question collective : comment une institution peut-elle protéger ses agents contre les accusations sans fondement tout en garantissant le droit de dénoncer de véritables fautes ?
Dénoncer n’est pas calomnier

Justement, où situez-vous la frontière entre la dénonciation légitime et la délation ?

C’est une distinction fondamentale.
Un agent qui signale de bonne foi un acte de corruption, une fraude, un détournement ou une violation grave des règles accomplit un acte qui peut contribuer à protéger l’institution.

Mais accuser un collègue dans le seul objectif de l’éliminer professionnellement est une tout autre démarche.

La différence doit reposer sur des éléments vérifiables, la bonne foi, la possibilité de contradiction et l’existence de procédures impartiales.

Le lanceur d’alerte doit être protégé ; le calomniateur doit répondre de ses actes.
« Une administration moderne doit sortir de la gestion par la rumeur »

Quelles réformes préconisez-vous pour lutter contre cette culture ?

Il faut une rupture systémique. Je vois au moins six leviers.
Premièrement, dépolitiser et dépersonnaliser la gestion des carrières.

Les nominations aux postes stratégiques devraient davantage reposer sur des procédures transparentes, compétitives et fondées sur les compétences.

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Deuxièmement, généraliser la Gestion Axée sur les Résultats (GAR). Les agents doivent être évalués sur des objectifs et des indicateurs clairement définis.

Troisièmement, accélérer la digitalisation des procédures administratives. Plus les décisions sont traçables, moins les circuits informels peuvent prospérer.
Quatrièmement, adopter et appliquer réellement des mécanismes d’éthique, de déontologie et de protection des lanceurs d’alerte.

Cinquièmement, renforcer la responsabilité managériale des dirigeants publics. Un responsable ne devrait jamais sanctionner un agent uniquement parce qu’une personne est venue lui raconter quelque chose dans un couloir ou à huis clos.

Enfin, protéger la mémoire institutionnelle et valoriser les cadres compétents et intègres, afin que chaque changement de responsable ne conduise pas automatiquement à la disparition des compétences accumulées.

« La vérité finit toujours par rattraper les constructions fondées sur le mensonge »

Vous utilisez une formule particulièrement forte : « le mensonge emprunte l’ascenseur, la vérité prend l’escalier ». Que voulez-vous dire ?

Une ascension obtenue par la manipulation peut être rapide. Elle peut donner l’impression que celui qui calomnie a gagné.

Mais les institutions évoluent. Les responsables changent. Les archives restent. Les résultats peuvent être comparés. Les contradictions finissent par apparaître.

Celui qui construit son influence sur le mensonge construit en réalité une position extrêmement précaire.
La compétence, au contraire, peut progresser plus lentement, mais elle laisse des traces : des résultats, des réformes, des projets, une expertise et une réputation professionnelle.

C’est pourquoi je considère que la véritable réforme administrative ne consiste pas seulement à changer des textes. Elle consiste aussi à changer les comportements et les mécanismes de récompense au sein de l’administration.
Une question qui dépasse les couloirs de l’administration

Le diagnostic posé par Aimé Stéphane Mansaré dépasse finalement la seule question des rivalités professionnelles.
Derrière la dénonciation de la « délation opportuniste » se trouve une interrogation plus large sur la construction de l’État : quelle place une administration moderne doit-elle accorder au mérite, à la preuve, à la compétence et à la continuité institutionnelle ?

Car si la carrière dépend davantage de la capacité à séduire un décideur qu’à produire des résultats mesurables, le risque est de transformer l’administration en espace de compétition personnelle plutôt qu’en instrument de service public.
Pour le sociologue, l’enjeu est donc autant éthique qu’institutionnel.

La Guinée ne pourrait durablement renforcer son administration sans réhabiliter la compétence, protéger les agents de bonne foi et instaurer des mécanismes permettant de distinguer clairement l’alerte responsable de la calomnie intéressée.

Une réforme qui pourrait se résumer en une exigence : faire en sorte que, dans l’administration publique, la preuve pèse davantage que la rumeur et que le résultat compte davantage que la proximité.
Saidou Diallo

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