De l’enthousiasme de la rupture à la déception du quotidien, la trajectoire politique guinéenne illustre un phénomène que les sciences politiques observent depuis l’Antiquité : les régimes changent, mais certaines logiques du pouvoir demeurent. Comment sortir de ce cycle ?
En Guinée, chaque changement politique porte avec lui une promesse de recommencement. Un nouveau pouvoir arrive, les attentes renaissent, les discours de rupture se multiplient et une partie de la population espère enfin tourner la page. Puis, avec le temps, l’enthousiasme s’émousse. Les difficultés économiques persistent, les lenteurs administratives irritent, les nominations suscitent des critiques et les citoyens commencent à comparer le présent au passé.
Ce scénario n’est pas propre à la Guinée. Il traverse l’histoire politique de nombreux États.
C’est précisément ce paradoxe que le sociologue Aimé Stéphane Mansaré propose d’examiner : les régimes politiques peuvent être profondément différents dans leurs idéologies, leurs dirigeants et leurs institutions, tout en étant confrontés à des contraintes communes liées à l’exercice du pouvoir.
La question centrale devient alors moins « quel régime est différent ? » que : comment un peuple peut-il juger objectivement un pouvoir sans tomber ni dans l’adoration ni dans le rejet systématique ?
Le vieux problème de la permanence du pouvoir
Depuis Aristote, les philosophes et les sociologues politiques cherchent à comprendre pourquoi les systèmes politiques finissent souvent par produire des effets différents de leurs promesses initiales.
Dans La Politique, Aristote distingue plusieurs formes de gouvernement et montre comment chacune peut se dégrader lorsqu’elle cesse de servir l’intérêt général. Des siècles plus tard, Polybe développera l’idée d’un cycle des régimes, tandis qu’Ibn Khaldûn analysera la montée, la consolidation puis l’affaiblissement des dynasties à travers la notion de cohésion collective.
Machiavel, lui, s’intéresse à la fragilité du rapport entre le pouvoir et ceux qu’il gouverne.
Ces réflexions ont un point commun : l’arrivée au pouvoir n’est jamais la fin de l’histoire politique. C’est le début d’une nouvelle épreuve.
Un pouvoir peut être porté par une immense espérance populaire et se retrouver, quelques années plus tard, confronté à la frustration de ceux qui l’avaient soutenu.
Le phénomène est particulièrement visible dans les périodes de transition. La rupture avec l’ancien ordre crée des attentes considérables. Or l’État, lui, continue de fonctionner avec ses administrations, ses procédures, ses contraintes budgétaires, ses arbitrages et ses intérêts contradictoires.
Le peuple attend parfois une transformation immédiate. L’État, lui, avance souvent beaucoup plus lentement.
C’est dans cet écart que naît une grande partie de la déception politique.
Changer de dirigeants ne suffit pas à changer la mécanique de l’État.
L’une des thèses centrales développées par Mansaré consiste à distinguer la transformation des dirigeants de la transformation des structures.
Un régime peut changer de nom, de dirigeants ou de discours sans que disparaissent automatiquement les mécanismes qui produisent la concentration du pouvoir, le clientélisme, la bureaucratisation ou les difficultés de reddition des comptes.
Max Weber avait déjà souligné que l’État moderne repose notamment sur la revendication du monopole de la contrainte légitime. Robert Michels, avec sa célèbre « loi d’airain de l’oligarchie », a pour sa part montré la tendance des organisations à concentrer progressivement le pouvoir entre les mains d’un nombre limité de responsables.
Autrement dit, la difficulté n’est pas seulement de conquérir le pouvoir ; elle est de construire des institutions capables de résister à sa concentration.
C’est pourquoi les slogans de rupture peuvent rapidement se heurter à la réalité administrative.
Une enseignante interrogée par l’auteur à Kindia résume ce changement de perception :
« Au début, on pardonne tout parce qu’on croit que c’est pour nous. Après quelques années, on ne pardonne plus rien, même ce qui est vraiment fait pour nous. »
Cette phrase décrit un phénomène politique bien connu : l’usure de l’exceptionnel.
Au lendemain d’une transition, les citoyens peuvent accepter des sacrifices au nom de la promesse d’un avenir meilleur. Mais lorsque l’exception devient la normalité, les mêmes sacrifices deviennent beaucoup plus difficiles à accepter.
La Guinée et le cycle des espérances politiques
L’histoire contemporaine de la Guinée fournit un terrain particulièrement intéressant pour observer cette mécanique.
De l’indépendance en 1958 à la période actuelle, le pays a connu plusieurs ruptures politiques majeures.
Sous Ahmed Sékou Touré, l’indépendance acquise après le « Non » au référendum de 1958 ouvre une période de forte mobilisation nationale, mais aussi de profondes tensions économiques, politiques et géopolitiques.
En 1984, la mort du premier président ouvre la voie au Comité militaire de redressement national et à l’arrivée du général Lansana Conté. Là encore, le changement nourrit de nouvelles attentes. Mais les décennies suivantes seront marquées par des crises économiques, sociales et politiques.
La prise du pouvoir par le CNDD de Moussa Dadis Camara en 2008 s’accompagne à son tour d’un discours de rupture et de lutte contre les pratiques de l’ancien système. L’expérience tourne cependant rapidement à la crise, notamment après les événements tragiques du 28 septembre 2009.
En 2010, la Guinée entre dans une nouvelle phase avec l’élection d’Alpha Condé, première alternance présidentielle issue d’un scrutin pluraliste depuis l’indépendance. Les années suivantes sont marquées par des investissements et des projets d’infrastructures, mais également par une forte polarisation politique et des tensions autour de la gouvernance et du troisième mandat.
Le 5 septembre 2021, le coup d’État conduit par le colonel Mamadi Doumbouya ouvre une nouvelle transition.
Une fois encore, la logique de rupture réapparaît.
2021 : la promesse de la refondation face à l’épreuve du temps
Le pouvoir issu du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) affirme alors vouloir refonder l’État, lutter contre la corruption, récupérer certains biens publics et réorganiser la gestion administrative et financière.
Dans son analyse, Aimé Stéphane Mansaré considère que cette période doit être évaluée non pas uniquement à travers la popularité du pouvoir, mais à partir de résultats vérifiables.
Il cite notamment les infrastructures, la modernisation de l’administration, les transports, les réformes financières et le projet minier Simandou comme des enjeux dépassant, selon lui, les intérêts d’un gouvernement particulier.
Mais cette lecture appelle une précaution essentielle : un grand projet ou une réforme annoncée ne constitue pas à lui seul une preuve de bonne gouvernance.
La question fondamentale demeure celle de l’exécution, de la transparence, du coût, de l’impact social, de la qualité des infrastructures et de la capacité des institutions à rendre compte aux citoyens.
C’est ici que se situe le véritable test d’un régime.
Tous les pouvoirs ne se valent pas.
Dire que les régimes sont confrontés à des contraintes similaires ne signifie donc pas qu’ils sont identiques.
C’est même l’un des points les plus importants de cette réflexion.
Deux gouvernements peuvent être confrontés aux mêmes contraintes budgétaires, à la même bureaucratie et aux mêmes tensions sociales, tout en faisant des choix radicalement différents.
L’un peut privilégier la concentration des ressources autour d’un cercle restreint.
L’autre peut investir davantage dans les infrastructures, l’éducation, la santé, l’énergie ou la transformation industrielle.
L’un peut affaiblir les contre-pouvoirs.
L’autre peut chercher à renforcer les institutions.
L’un peut recruter principalement sur la base de la loyauté.
L’autre peut accorder davantage de place au mérite et à la compétence.
La véritable différence entre les régimes se trouve donc moins dans leurs slogans que dans leurs pratiques.
C’est cette distinction que l’auteur qualifie de passage d’une logique « extractive » à une logique « bâtisseuse ».
Le citoyen doit-il soutenir ou s’opposer ?
La question est particulièrement sensible dans une période de transition.
Pour Mansaré, le citoyen ne devrait pas être condamné à choisir entre deux attitudes extrêmes : soutenir aveuglément ou rejeter systématiquement.
Il s’appuie notamment sur les travaux d’Albert Hirschman sur les notions d’« exit » et de « voice » : lorsqu’une organisation fonctionne mal, l’individu peut partir, se retirer, ou prendre la parole pour demander des changements.
Appliqué à la politique, cela revient à défendre une troisième voie : le soutien critique.
Soutenir une réforme jugée pertinente ne signifie pas approuver tout le gouvernement.
Critiquer une décision ne signifie pas nécessairement vouloir renverser le pouvoir.
Et reconnaître la réussite d’une politique publique ne devrait pas dépendre de l’identité politique de celui qui l’a mise en œuvre.
Cette distinction est essentielle pour construire une culture politique adulte.
Le piège de la « politique du ventre »
En Afrique, plusieurs chercheurs ont étudié les relations complexes entre pouvoir politique, réseaux sociaux et accès aux ressources publiques.
Jean-François Bayart a notamment analysé les mécanismes d’accès aux ressources de l’État et les logiques de « politique du ventre ».
Dans ce contexte, une partie des affrontements politiques peut dépasser les divergences idéologiques pour devenir une compétition autour du contrôle des ressources publiques.
Le risque est alors de transformer chaque décision en bataille partisane.
Une route devient-elle une bonne route parce qu’elle a été construite par notre camp ?
Un hôpital devient-il moins utile parce qu’il a été inauguré par un adversaire ?
Une réforme administrative doit-elle être rejetée simplement parce qu’elle vient du pouvoir en place ?
Une démocratie mature devrait répondre non à ces trois questions.
L’intérêt public ne devrait pas changer de valeur en fonction de celui qui en revendique la paternité.
La condition indispensable : des contre-pouvoirs réels
Mais la critique du rejet systématique comporte elle-même un danger.
Appeler les citoyens à soutenir les réformes ne doit jamais revenir à leur demander de renoncer à leur droit de critique.
C’est même l’une des limites que l’analyse sociologique doit impérativement poser.
L’histoire politique montre que le vocabulaire de la stabilité, de la refondation ou de l’intérêt national peut parfois être utilisé pour réduire l’espace des contre-pouvoirs.
Or un État fort n’est pas simplement un État qui décide.
C’est un État dont les institutions peuvent également contrôler ceux qui décident.
La lutte contre la corruption doit donc être transparente et impartiale. Les audits doivent produire des résultats vérifiables. La justice doit pouvoir fonctionner sans discrimination. Les marchés publics doivent être contrôlables. Les nominations doivent pouvoir être évaluées. Et les citoyens doivent conserver la possibilité de contester pacifiquement les décisions publiques.
Le soutien critique ne peut être crédible que s’il existe une possibilité réelle de critique.
De la politique des émotions à la politique des résultats
C’est peut-être là que se trouve la principale leçon de cette réflexion.
Un peuple n’a pas besoin d’aimer son gouvernement pour évaluer correctement son action.
Il n’a pas non plus besoin de le détester pour exercer son esprit critique.
Il peut poser des questions simples :
Les écoles fonctionnent-elles mieux ?
Les hôpitaux sont-ils plus accessibles ?
L’électricité est-elle plus disponible ?
Les routes sont-elles réellement améliorées ?
Les ressources minières profitent-elles davantage à la population ?
Les marchés publics sont-ils transparents ?
La corruption recule-t-elle réellement ?
Les institutions deviennent-elles plus solides que les personnes qui les dirigent ?
Les citoyens peuvent-ils contester une décision sans craindre des représailles ?
Cette grille est beaucoup plus exigeante que les slogans.
Elle oblige le gouvernement à rendre des comptes, mais elle oblige également l’opposition, la société civile et les citoyens à argumenter sur les résultats plutôt que sur les seules appartenances politiques.
Le véritable changement ne serait-il pas culturel ?
La Guinée pourrait ainsi être confrontée à un défi plus profond que la simple succession des régimes.
Le problème n’est peut-être pas seulement de savoir qui gouverne, mais comment la société évalue ceux qui gouvernent.
Si chaque génération politique recommence le même cycle — espoir, enthousiasme, tolérance, déception, colère, rupture — alors les changements de dirigeants ne suffisent pas.
Il faut changer la manière de juger le pouvoir.
Cela suppose une culture civique fondée sur trois principes.
Premier principe : mesurer.
Les politiques publiques doivent être évaluées à partir d’indicateurs et de résultats, et non uniquement à partir des discours.
Deuxième principe : préserver l’intérêt national.
Les infrastructures stratégiques, l’énergie, l’éducation, la santé, l’industrialisation et les ressources minières doivent être considérées dans une perspective de long terme.
Troisième principe : protéger les libertés.
Aucune ambition de développement ne devrait justifier la disparition de la critique, de la contradiction ou des mécanismes de contrôle.
La maturité politique comme nouveau contrat social
Au fond, l’enjeu posé par cette analyse dépasse la personne de Mamadi Doumbouya et dépasse même le CNRD.
Il concerne la capacité de la Guinée à sortir d’une conception personnalisée du pouvoir.
Car si chaque régime est attendu comme le sauveur, puis condamné comme le responsable de tous les maux, le pays risque de rester prisonnier d’une succession de recommencements.
La transformation durable suppose au contraire que les projets réussis survivent à leurs initiateurs, que les institutions survivent aux dirigeants et que les politiques publiques utiles soient poursuivies au-delà des alternances.
Un pays ne devient pas stable parce que ses citoyens cessent de critiquer le pouvoir. Il devient stable lorsque ses institutions permettent au pouvoir d’être critiqué sans que l’État s’effondre.
La Guinée se trouve ainsi devant une équation délicate : accompagner les transformations qui produisent des résultats, exiger des comptes de ceux qui gouvernent et préserver les libertés permettant de contester leurs erreurs.
C’est peut-être cette combinaison — soutien lorsqu’une réforme sert l’intérêt général, critique lorsqu’elle s’en éloigne, vigilance permanente sur les institutions — qui permettrait de briser le vieux cycle de l’enthousiasme et de la désillusion.
Car le véritable apprentissage démocratique ne consiste pas à trouver enfin le « bon régime ».
Il consiste à comprendre qu’aucun régime ne mérite un chèque en blanc et qu’aucun régime ne devrait être jugé uniquement par ses adversaires.
Le défi pour la Guinée n’est donc plus seulement de changer de pouvoir.
Il est d’apprendre, collectivement, à juger le pouvoir.
Saidou Diallo
Onetopic84@gmail.com
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