Entretien avec Aimé Stéphane Mansaré, sociologue et expert-consultant en sciences sociales du développement
Dans une réflexion consacrée aux rapports entre éthique, administration publique et pouvoir politique en Guinée, le sociologue Aimé Stéphane Mansaré livre une analyse particulièrement critique des mécanismes de courtisanerie et de marginalisation du mérite au sein des institutions publiques.
Son propos part d’une conviction : dans une administration moderne, la loyauté ne devrait pas être confondue avec la flatterie et la fidélité à un responsable politique ne devrait jamais signifier l’abandon de la vérité des faits.
Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa conception de la parole vraie, les tensions qu’il dit avoir observées dans l’administration parlementaire et les réformes qu’il juge nécessaires pour renforcer la gouvernance publique en Guinée.
Vous placez votre réflexion sous une formule très forte : « De la forêt sacrée aux labyrinthes de la responsabilité publique ». Que signifie-t-elle ?
Aimé Stéphane Mansaré : Elle renvoie d’abord à une histoire personnelle et culturelle. Je suis issu d’un univers où la parole possède une dimension morale profonde.
Dans les traditions de plusieurs communautés de la Guinée forestière, notamment chez les Kissi, Toma, Guerzé ou Manon, la parole donnée n’est pas simplement un instrument de communication. Elle engage celui qui la prononce.
Cette conception m’a accompagné dans mon parcours professionnel. Pour moi, dire la vérité n’est pas une posture politique. C’est une exigence éthique.
Lorsque je suis dans une institution publique, je considère que ma première responsabilité est de dire ce que je crois juste, sur la base des faits et de mon expertise, que cela plaise ou non.
Vous opposez cette conception de la parole à ce que vous appelez une « politique du ventre » et une logique de courtisanerie. N’est-ce pas une accusation particulièrement sévère ?
Il faut distinguer l’accusation personnelle de l’analyse sociologique.
Je ne prétends pas que tous les agents publics sont des courtisans. Je parle d’un mécanisme institutionnel que l’on retrouve dans plusieurs administrations : lorsque l’entourage d’un responsable commence à confondre loyauté et approbation systématique, la capacité de contradiction disparaît progressivement.
Le responsable finit alors par entendre davantage ce qui lui fait plaisir que ce qui lui est utile.
C’est extrêmement dangereux pour une institution.
Un grand responsable n’a pas besoin de collaborateurs qui applaudissent toutes ses décisions. Il a besoin de personnes capables de lui dire : « Monsieur , cette décision comporte tel risque », ou encore : « Les faits dont nous disposons ne permettent pas de tirer cette conclusion ».
La véritable loyauté commence précisément là.
Vous évoquez également une affaire de « double langage ». Que répondez-vous à ceux qui pourraient vous reprocher de présenter votre propre version comme une vérité définitive ?
Je ne demande à personne de me croire sur parole.
Je demande simplement que les faits soient examinés.
Si l’on affirme qu’un cadre a tenu un double langage ou qu’il a travaillé contre une institution, il faut apporter des éléments précis permettant de l’établir.
Dans mon cas, je rappelle notamment mon implication sur le terrain et les années de travail consacrées à la formation et à l’accompagnement de nombreuses générations de responsables et de cadres.
J’ai consacré une partie importante de ma vie professionnelle à ces réseaux d’élites émergentes. J’ai également accompagné pendant des années des responsables politiques et administratifs dans leurs parcours.
Je considère donc qu’il est réducteur de transformer un désaccord administratif ou une divergence d’appréciation en procès politique de loyauté.
Vous faites référence à des mobilisations importantes dans la Guinée forestière. Pourquoi cet élément est-il déterminant dans votre démonstration ?
Parce que l’engagement politique ou institutionnel se mesure aussi dans la durée et dans les actes.
Lorsqu’une personne consacre plusieurs semaines à parcourir le terrain, à rencontrer des notables, des sages, des responsables locaux et des acteurs politiques, elle construit un engagement qui ne peut pas être réduit à une simple déclaration.
Je ne dis pas que l’engagement passé donne un droit permanent à l’infaillibilité.
Je dis que les trajectoires doivent être prises en considération avant de porter des accusations de duplicité.
La sociologie nous apprend à regarder les comportements dans leur durée, dans leurs réseaux et dans leurs investissements sociaux.
Vous estimez pourtant que certains conflits administratifs seraient transformés en procès de loyauté politique. Pourquoi ?
Parce que c’est une technique classique de déplacement du problème.
Lorsqu’un responsable technique soulève une question de gestion, de procédure, de ressources humaines ou de moyens matériels, il est parfois plus facile de répondre en mettant en doute sa loyauté plutôt que de répondre au problème posé.
C’est ce que j’appelle la personnalisation du conflit institutionnel.
Au lieu de discuter de la question : « La décision administrative est-elle juste ? », on en vient à demander : « Es-tu avec nous ou contre nous ? »
Cette logique est incompatible avec une administration professionnelle.
Vous invoquez plusieurs grands sociologues, notamment Merton, Crozier et Argyris. Que permettent leurs travaux de comprendre dans le contexte guinéen ?
Ils permettent de comprendre que les dysfonctionnements administratifs ne sont pas uniquement liés aux individus.
Robert K. Merton a notamment montré comment les organisations bureaucratiques peuvent finir par privilégier le respect des procédures ou des comportements attendus au détriment des objectifs réels.
Michel Crozier, de son côté, a analysé la question du pouvoir dans les organisations et notamment le contrôle des zones d’incertitude.
Quant à Chris Argyris, ses travaux sur les routines défensives montrent comment certaines organisations peuvent développer des mécanismes destinés à éviter que les problèmes réels soient explicitement posés.
Ces approches sont particulièrement utiles pour analyser les administrations africaines contemporaines.
Votre critique vise donc moins des personnes qu’un système ?
Exactement.
Les personnes changent. Les mécanismes peuvent rester.
Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi, dans certaines organisations, un cadre compétent et indépendant peut devenir gênant simplement parce qu’il refuse de se conformer à certaines pratiques informelles.
Une institution solide doit être capable de supporter la contradiction.
Si celui qui dit la vérité devient automatiquement un adversaire, l’organisation finit par produire sa propre cécité.
Vous défendez aussi ce que vous présentez comme une « éthique initiatique ». Comment peut-elle trouver sa place dans un État moderne ?
Il ne s’agit évidemment pas de remplacer le droit républicain par les traditions initiatiques.
Il s’agit de reconnaître que les sociétés africaines disposent de ressources morales propres.
La valeur de la parole donnée, le respect des anciens, la responsabilité devant la communauté, le sens de l’honneur et la sanction morale du mensonge peuvent contribuer à construire une culture de responsabilité.
La modernisation institutionnelle ne doit pas nécessairement signifier l’effacement de toutes les références culturelles.
Elle peut au contraire s’appuyer sur les meilleures ressources éthiques de nos sociétés.
Vous formulez plusieurs propositions de réforme. Quelle serait votre priorité ?
La première serait de réhabiliter la vérité comme critère de gouvernance.
Il faut pouvoir évaluer un responsable administratif sur la qualité de ses résultats, la fiabilité de ses informations, sa capacité d’analyse et son respect des procédures.
La deuxième priorité concerne la transparence dans la gestion des moyens matériels et financiers.
Les primes, les véhicules de service et les autres ressources administratives doivent être attribués selon des règles connues, vérifiables et applicables à tous.
Enfin, il faut protéger les structures de recherche, d’études et de formation afin qu’elles puissent produire une expertise indépendante.
Une institution parlementaire ne peut pas fonctionner correctement si la connaissance et l’analyse deviennent elles-mêmes dépendantes des rapports de cour.
Vous défendez particulièrement le CERFOP. Pourquoi cette structure est-elle importante à vos yeux ?
Parce qu’une institution parlementaire moderne a besoin d’une capacité permanente de recherche, de formation et d’analyse.
Le CERFOP doit pouvoir jouer pleinement ce rôle.
La qualité d’un Parlement ne dépend pas uniquement de la qualité des débats politiques. Elle dépend aussi de la capacité de ses structures techniques à produire des informations fiables, à former les cadres et à éclairer les décisions.
La recherche institutionnelle doit donc être protégée des interférences qui pourraient compromettre son autonomie intellectuelle.
Malgré vos critiques, vous dites vouloir continuer à soutenir le président de l’institution parlementaire. Comment expliquez-vous cette position ?
Je considère qu’on peut soutenir une institution et son leadership sans renoncer à son esprit critique.
Pour moi, soutenir un homme d’État ne signifie pas lui dire systématiquement ce qu’il veut entendre.
Cela signifie contribuer, avec objectivité et dignité, à la réussite de la mission qui lui est confiée.
Je souhaite que la Guinée dispose d’institutions fortes, efficaces et respectées.
Si je considère qu’une décision est bonne, je le dirai. Si je considère qu’elle comporte une faiblesse, je le dirai également.
C’est justement cette liberté qui donne un sens à mon engagement.
Votre message final s’adresse donc aux dirigeants comme aux collaborateurs qui les entourent ?
Absolument.
Un grand dirigeant peut être fragilisé par son propre entourage si celui-ci filtre l’information, élimine les contradicteurs et transforme toute critique en acte de déloyauté.
Les dirigeants africains ont besoin de collaborateurs compétents, pas seulement de collaborateurs fidèles.
Et les collaborateurs doivent comprendre qu’une fidélité véritable consiste parfois à dire une vérité difficile.
Pour ma part, je continuerai à écrire et à analyser dans cet esprit.
Avant, au sein du Conseil national de transition, de l’Assemblée nationale ou dans tout autre espace institutionnel, je continuerai à défendre la même ligne : le travail, l’honneur, la compétence et la parole vraie.
Je ne crois pas que les bruits de couloir doivent déterminer la trajectoire d’un homme.
Je crois surtout que la meilleure manière d’accompagner un responsable qui aspire à laisser une empreinte durable est de lui parler avec objectivité, avec respect et avec dignité.
La Guinée a besoin d’institutions dans lesquelles la vérité ne soit pas considérée comme une menace, mais comme une ressource de gouvernance.
Et c’est cette conviction qui, au fond, guide mon engagement.
Saidou Diallo
Onetopic84@gmail.com
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