Il aura traversé près de trois décennies de la vie politique guinéenne, passant des bureaux de la haute administration ivoirienne aux couloirs de la Primature à Conakry, avant de s’installer durablement dans les rangs de l’opposition. Sidya Touré, ancien Premier ministre de Guinée et fondateur de l’Union des forces républicaines (UFR), est décédé à Paris le 25 septembre 2026, à l’âge de 81 ans, selon des sources familiales citées par Guinéenews.
Son parcours raconte une partie de l’histoire politique récente de la Guinée : les années Lansana Conté, le retour du multipartisme, les premières grandes compétitions électorales pluralistes, les crises politiques des années 2000 et 2010, puis les bouleversements qui ont suivi la chute d’Alpha Condé en 2021.
Des débuts dans l’administration ivoirienne
Né en 1945 à Dimbokro, en Côte d’Ivoire, Sidya Touré effectue une grande partie de sa formation et de sa carrière professionnelle dans ce pays. Il est notamment diplômé en droit des affaires et de l’École nationale du Trésor de Paris.
Sa carrière commence au début des années 1970 au ministère ivoirien de l’Économie et des Finances. Il y exerce comme inspecteur du Trésor avant d’occuper des responsabilités liées aux finances extérieures et au crédit. Il travaille ensuite dans plusieurs secteurs de l’administration économique ivoirienne.
Au fil des années, il gravit les échelons de l’appareil d’État ivoirien. Il occupe notamment des fonctions dans les ministères du Commerce, du Plan et de l’Industrie. Il participe également aux dossiers relatifs à la dette publique et aux programmes de relance économique.
Mais c’est surtout son passage auprès d’Alassane Ouattara, alors Premier ministre de Côte d’Ivoire, qui contribue à forger sa réputation de technocrate. Sidya Touré devient directeur de cabinet du Premier ministre ivoirien au début des années 1990.
Cette expérience ivoirienne va peser lourd dans la suite de sa carrière.
1996 : l’entrée par la grande porte de la politique guinéenne
En 1996, la Guinée traverse une période de fortes tensions. La mutinerie militaire de février de la même année a profondément fragilisé le pouvoir du président Lansana Conté.
C’est dans ce contexte que Sidya Touré est appelé à Conakry.
Dans un entretien accordé en 2018, il raconte avoir été reçu par Lansana Conté le 2 mai 1996. Le président lui demande alors son avis sur la situation économique, financière et militaire du pays. Les discussions conduisent progressivement à la décision de rétablir une véritable Primature.
Le 9 juillet 1996, Sidya Touré devient Premier ministre de la République de Guinée.
Son arrivée est historique : il devient le premier titulaire de la Primature après une longue interruption de cette fonction. Il dirige le gouvernement jusqu’au 8 mars 1999, date à laquelle il est remplacé par Lamine Sidimé.
Un Premier ministre tourné vers les réformes
À la Primature, Sidya Touré veut imprimer une méthode inspirée de son expérience de haut fonctionnaire et de technocrate.
Son passage au gouvernement est associé à des réformes administratives et économiques, ainsi qu’à des efforts visant à améliorer les services publics et les relations de la Guinée avec ses partenaires financiers internationaux.
Cette période fut marquée par des initiatives dans les secteurs de l’eau et de l’électricité et par les négociations financières internationales.
Sidya Touré revendiquera longtemps une certaine liberté d’action durant ses premières années à la Primature. Dans son témoignage de 2018, il affirme que Lansana Conté lui avait initialement laissé une marge importante dans la composition de son gouvernement.
Son passage au gouvernement prend fin en mars 1999.
Mais son départ de la Primature ne signifie pas son retrait de la vie publique.
De la Primature à l’opposition
Après son expérience gouvernementale, Sidya Touré se rapproche de l’Union des forces républicaines, l’UFR. Il en devient le président en mai 2000.
À partir de cette date, son nom devient indissociable de l’opposition guinéenne.
L’UFR défend un projet politique fondé notamment sur le pluralisme, la démocratie et le développement économique. Sidya Touré s’impose progressivement comme l’une des principales figures de la classe politique guinéenne.
Son parcours présente alors une particularité : ancien Premier ministre du régime de Lansana Conté, il devient l’un de ses anciens collaborateurs les plus visibles dans le débat politique national, tout en revendiquant son propre projet politique.
La présidentielle de 2010
L’élection présidentielle de 2010 constitue l’un des grands moments de sa carrière.
Pour la première fois depuis l’indépendance, la Guinée organise une présidentielle pluraliste qui voit s’affronter de nombreux candidats.
Sidya Touré se présente sous les couleurs de l’UFR. Après les annulations et corrections opérées au cours du processus électoral, les résultats définitifs du premier tour le placent en troisième position avec 230 867 voix, soit environ 13 % des suffrages exprimés.
Il ne participe donc pas au second tour, qui oppose Cellou Dalein Diallo à Alpha Condé.
Dans l’entre-deux-tours, Sidya Touré apporte son soutien à Cellou Dalein Diallo. Cette séquence contribue à faire de lui l’un des acteurs importants des recompositions politiques de cette période.
Une figure de l’opposition sous Alpha Condé
L’arrivée d’Alpha Condé à la présidence ne met pas fin à l’activité politique de Sidya Touré.
Il reste à la tête de l’UFR et continue de participer aux débats sur la gouvernance, les institutions, les élections et l’avenir économique de la Guinée.
Mais son parcours connaît un épisode particulier en 2016.
Après la réélection d’Alpha Condé, Sidya Touré est nommé Haut représentant du chef de l’État, une fonction nouvelle dans l’architecture politique guinéenne.
Cette nomination crée une situation singulière : le chef d’un parti d’opposition entre dans l’entourage institutionnel du président qu’il avait jusque-là combattu politiquement.
Deux ans plus tard, en décembre 2018, Sidya Touré quitte cette fonction. Il explique alors que la situation politique et sociale du pays nécessite, selon lui, une implication différente de la sienne.
Il retrouve ainsi pleinement sa place dans l’opposition.
Les années de crise
Les dernières années de sa carrière politique sont marquées par les crises institutionnelles et électorales qui secouent la Guinée.
Sidya Touré devient un interlocuteur régulier sur les questions de gouvernance et de démocratie. Son parti participe aux différentes discussions politiques et aux mobilisations de l’opposition.
Le coup d’État du 5 septembre 2021, qui renverse Alpha Condé, ouvre une nouvelle période.
Sidya Touré quitte alors la Guinée et s’installe en Côte d’Ivoire. Depuis l’extérieur, il continue de prendre position sur l’évolution politique de son pays et sur les conditions d’un éventuel retour.
Une disparition à Paris
Le 25 septembre 2026, la nouvelle de sa disparition tombe depuis Paris.
Selon Guinéenews, Sidya Touré est décédé à l’Hôpital américain de Paris, où il était hospitalisé depuis près de deux semaines. Le média rapporte qu’il était auparavant malade à Abidjan depuis plusieurs mois.
Il avait 81 ans.
Avec sa disparition s’achève la trajectoire d’un homme qui aura occupé des positions très différentes : haut fonctionnaire en Côte d’Ivoire, directeur de cabinet d’un Premier ministre, Premier ministre de Guinée, chef de parti, candidat à la présidentielle, Haut représentant du chef de l’État et finalement opposant en exil.
Une figure de trois décennies de vie publique
L’histoire de Sidya Touré ne se résume pas à une fonction ou à une élection.
Elle est celle d’un homme issu de la haute administration, qui a progressivement fait de la politique son principal champ d’action. Son parcours l’a placé successivement aux côtés du pouvoir puis dans l’opposition, parfois dans des positions institutionnelles difficiles à classer dans les catégories traditionnelles de la politique guinéenne.
Son nom restera associé à la restauration de la Primature en 1996, à la création et au développement de l’UFR, à la présidentielle de 2010 et aux grandes batailles politiques de la Guinée contemporaine.
Au moment où disparaît Sidya Touré, la Guinée perd ainsi un ancien chef de gouvernement et l’un des acteurs les plus constants de son histoire politique des trente dernières années.
Son parcours laisse derrière lui une question qui dépasse sa seule personne : celle de la place des technocrates devenus hommes politiques dans une Guinée longtemps marquée par les changements de régime, les crises institutionnelles et la recherche d’un équilibre entre stabilité, réforme et pluralisme.
La rédaction
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