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Cheikh Hamidou Kane, l’homme qui refusa de choisir entre le monde et ses racines

5 octobre 2026
in Loupeportrait
Cheikh Hamidou Kane, l’homme qui refusa de choisir entre le monde et ses racines

De l’école coranique de Saldé aux bancs de Louis-le-Grand, des cabinets du pouvoir sénégalais aux institutions internationales, Cheikh Hamidou Kane aura traversé le XXᵉ siècle africain avec une même obsession : comprendre ce que la modernité fait aux hommes lorsqu’elle leur demande de renoncer à une part d’eux-mêmes. Écrivain, haut fonctionnaire, diplomate du développement et intellectuel engagé, l’auteur de L’Aventure ambiguë a fait de cette tension une œuvre et une manière de vivre.

À Matam, dans le nord du Sénégal, l’histoire de Cheikh Hamidou Kane commence le 2 avril 1928, dans une famille peule ancienne, profondément attachée à l’islam et à la transmission. Son père, Mamadou Lamine Kane, fonctionnaire à Louga, est un homme réputé pour sa piété et sa générosité. Dans la tradition familiale, l’avenir du jeune garçon semble déjà tracé : il sera marabout.

À sept ans, il est confié à Thierno Moctar Gadio, maître coranique à Saldé, le village maternel. Il apprend le Coran, la discipline, la mémoire et la patience. Mais une autre faim grandit en lui : celle des livres.

À neuf ans, avec l’aide d’un cousin instituteur, il entre à l’école française de Louga. Deux mondes commencent alors à cohabiter en lui : celui de la tradition islamique et celui de l’école coloniale.
Cette coexistence, loin d’être paisible, deviendra le cœur de son œuvre.

L’enfant qui voulait devenir philosophe
Le jeune Cheikh Hamidou Kane lit tout ce qui lui tombe sous la main. Il rêve de philosophie. Mais dans le Sénégal colonial, l’accès aux études secondaires reste fortement contrôlé. L’administration française n’entend pas ouvrir facilement les portes du lycée aux jeunes Africains.

Orienté vers l’école des fils de chefs à Saint-Louis, il refuse pourtant la trajectoire qu’on lui destine. Il ne veut pas devenir chef de canton. Il veut étudier.
Alors il apprend seul le programme de seconde.

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L’épisode résume peut-être mieux que tout autre la personnalité de celui qui deviendra l’auteur de L’Aventure ambiguë : lorsqu’une porte se ferme, il cherche une autre entrée.

À la surprise de l’administration, il réussit l’examen qui lui permet d’intégrer le lycée Van Vollenhoven de Dakar, aujourd’hui lycée Lamine-Guèye. Il y accomplit de brillantes études et obtient son baccalauréat.

En 1951, il poursuit sa formation à l’Institut des hautes études de Dakar, ancêtre de l’université Cheikh-Anta-Diop. Il étudie le droit et les lettres, avec l’ambition persistante de se tourner vers la philosophie.

Mais les études ne suffisent pas à son engagement. Il participe à la vie étudiante, milite dans les organisations universitaires et s’intéresse aux luttes qui traversent l’Afrique coloniale.
En 1952, il part pour Paris.
Paris, la philosophie et l’Afrique en mouvement

À Louis-le-Grand puis à la Sorbonne, Cheikh Hamidou Kane découvre un autre univers intellectuel. Il obtient deux licences, en droit et en philosophie.
Paris est alors l’une des grandes scènes où se rencontrent les étudiants africains venus contester l’ordre colonial. Kane participe à cette effervescence. Il rejoint notamment la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France.

Mais il ne se contente pas d’observer la transformation du monde africain depuis les amphithéâtres parisiens. Il veut y prendre part.

En 1956, il réussit le concours d’entrée à l’École nationale de la France d’outre-mer. Trois ans plus tard, diplômé, il devient administrateur de la France d’outre-mer.
Il est alors à la veille d’un basculement historique.
Le Sénégal s’apprête à devenir indépendant.
Au cœur de la naissance du Sénégal indépendant

De retour au pays en 1959, Cheikh Hamidou Kane attire rapidement l’attention de Mamadou Dia, alors président du Conseil du gouvernement sénégalais. Il est affecté au ministère du Développement économique puis, en mars 1960, nommé gouverneur de la région de Thiès.

Le choix n’est pas anodin. Thiès doit servir de laboratoire au projet de développement rural porté par Mamadou Dia.

Quelques mois plus tard, le Sénégal devient indépendant.
En 1961, Léopold Sédar Senghor le nomme Haut-Commissaire général au Plan. Le jeune État cherche alors à construire ses institutions, son économie et son avenir. Kane se retrouve au cœur de cette entreprise.

La même année paraît son premier roman : L’Aventure ambiguë.

Le livre, commencé à Paris en 1952, raconte le destin de Samba Diallo, jeune Sénégalais partagé entre l’enseignement coranique de son enfance et la rationalité de l’école occidentale.

Ce n’est pas seulement un roman sur la colonisation.
C’est une interrogation sur le prix de la modernité.

Que devient un homme lorsqu’il entre dans un monde qui lui offre le savoir mais menace, en même temps, de déraciner les fondements de son identité ?

La question dépasse rapidement les frontières du Sénégal. En 1962, L’Aventure ambiguë reçoit le Grand Prix littéraire d’Afrique noire et devient l’un des grands textes de la littérature africaine francophone.

Cheikh Hamidou Kane vient alors de faire entrer dans la littérature une question qu’il porte depuis l’enfance.
Refuser le pouvoir

Mais l’histoire politique du Sénégal va bientôt rattraper l’écrivain.

En 1962, une crise oppose Senghor à Mamadou Dia. Le président de la République accuse le président du Conseil d’avoir fomenté un coup d’État. Dia est arrêté.

Dans cette période de tension, Senghor propose à Cheikh Hamidou Kane de devenir vice-président dans le cadre d’une réforme constitutionnelle renforçant le pouvoir présidentiel.
Kane refuse.

Sa décision est politique, mais elle est surtout morale. Il ne partage pas la manière dont Senghor a réglé son conflit avec Dia, qu’il considère innocent.
Il quitte alors le Sénégal.

Il ne sait pas encore que cet éloignement durera douze ans.
L’exil comme nouvelle école
Loin de Dakar, Cheikh Hamidou Kane ne se retire pas du monde. Il l’élargit.
Il rejoint l’UNICEF et dirige des opérations à Lagos puis à Abidjan, avec des responsabilités couvrant une vingtaine de pays d’Afrique subsaharienne.
L’administrateur devient homme du développement.

Le Sénégal n’est plus son seul horizon. Il observe les sociétés africaines, leurs fragilités, leurs transformations, leurs rapports avec les institutions internationales.

En 1974, après la libération de Mamadou Dia, Kane peut envisager son retour. Mais avant de rentrer, il accepte une nouvelle mission : vice-président du Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa.
Son itinéraire s’élargit encore.

Philippines, Inde, Amérique latine : il parcourt les pays du Sud et découvre d’autres expériences de développement.
Il devient, à sa manière, un intellectuel sans frontières.
Le retour au Sénégal
En 1976, Cheikh Hamidou Kane revient finalement au Sénégal.
Senghor lui confie la gestion de Dakar-Marine, vaste projet de construction navale. Deux ans plus tard, après l’aboutissement du projet, il est nommé ministre du Développement industriel et de l’Artisanat.

Puis, sous la présidence d’Abdou Diouf, il devient ministre du Plan et de la Coopération, fonction qu’il occupe de 1981 à 1988.

Trente années se sont écoulées depuis son entrée dans l’administration.
Mais Cheikh Hamidou Kane ne semble jamais avoir considéré le pouvoir comme une destination.

En 1988, il demande à être libéré de ses fonctions.
La retraite, chez lui, ne sera pas un retrait.

Un autre combat : transmettre
Après la politique, il continue à travailler dans le développement et la société civile. Il préside notamment ENDA Tiers-Monde et s’engage dans différentes organisations.

Avec Tabital Pulaagu, il participe à la défense et à la transmission de l’héritage peul.

Avec le PARRER, il s’investit dans la lutte contre le phénomène des enfants de la rue et leur réinsertion.

Toujours la même préoccupation : transmettre sans enfermer, moderniser sans effacer, ouvrir les portes sans demander aux générations nouvelles d’abandonner leur mémoire.
Trente ans plus tard, le retour du romancier
Puis vient le temps de reprendre la plume.

En 1995 paraît Les Gardiens du Temple, son deuxième roman, plus de trois décennies après L’Aventure ambiguë.
Le parallèle entre les deux livres est assumé par l’auteur : le premier raconte les dernières décennies de la colonisation ; le second observe les trente années qui ont suivi l’indépendance.

Entre les deux romans se trouve toute une vie : l’administration coloniale, l’indépendance, le pouvoir, la crise de 1962, l’exil, les organisations internationales, le développement, les ministères et les combats associatifs.

Comme si Cheikh Hamidou Kane avait eu besoin de vivre l’histoire avant de pouvoir continuer à la raconter.

Une vie entre plusieurs mondes
Il y a chez Cheikh Hamidou Kane une constante qui traverse son parcours : le refus des choix simplistes.
Il n’a jamais opposé mécaniquement tradition et modernité. Il a vécu dans leur tension.

L’enfant formé au Coran est devenu philosophe. Le fonctionnaire de l’administration coloniale est devenu serviteur d’un État indépendant. Le haut responsable politique a refusé un pouvoir qu’il jugeait contraire à ses convictions. L’exilé africain a travaillé dans les institutions internationales. Le ministre est devenu militant associatif. Et l’homme d’État est revenu à la littérature.

Cette trajectoire explique peut-être la force durable de L’Aventure ambiguë.
Cheikh Hamidou Kane n’y décrit pas seulement le conflit entre deux civilisations. Il raconte le vertige d’un homme confronté à plusieurs vérités, plusieurs fidélités, plusieurs façons de comprendre le monde.

Lui-même aura vécu cette ambiguïté sans jamais chercher à la résoudre complètement.
Sa première épouse, Yâye Oumou, une cousine, meurt à seulement 26 ans après lui avoir donné deux filles. Avec sa seconde épouse, Marie-Thérèse, sage-femme, il aura quatre autres enfants.

À travers les décennies, la famille, la littérature, la foi, le service public et l’engagement social se mêlent ainsi à une même histoire personnelle.

Celle d’un homme qui, parti d’un village du Fouta, aura traversé les capitales et les institutions du monde sans jamais cesser de regarder vers ses origines.
Cheikh Hamidou Kane appartient à cette génération africaine qui a dû apprendre à devenir moderne sans accepter de devenir étrangère à elle-même.

Et peut-être est-ce là, au fond, le véritable sens de son aventure : ne pas choisir entre deux mondes, mais chercher, toute une vie durant, la manière de les faire dialoguer.

Moussa Sampo

Onetopic84@gmail.com

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