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Refondation de l’État en Guinée : le sociologue Aimé Stéphane Mansaré interpelle les consciences

26 octobre 2026
in Leboutonrouge
Afrique : quand la force pousse les disciples à renier leurs maîtres( Sema)

Dans une tribune consacrée aux défis de la gouvernance publique en Guinée, le sociologue et expert-consultant Aimé Stéphane Mansaré interpelle les pouvoirs publics, les intellectuels et les citoyens sur la place de l’intégrité dans la conduite des affaires publiques. Il dénonce les mécanismes qui, selon lui, favorisent le clientélisme, marginalisent les cadres intègres et fragilisent les ambitions de refondation de l’État. Son plaidoyer appelle à une administration fondée sur le mérite, la transparence et la responsabilité.

La refondation de l’État ne se décrète pas uniquement à travers des discours, des réformes institutionnelles ou des changements administratifs. Elle se mesure également à la capacité des institutions à promouvoir le mérite, à protéger les agents publics intègres et à sanctionner les pratiques contraires à l’intérêt général.

Dans une tribune intitulée « Aux sentinelles de la conscience guinéenne dans l’administration publique et au quotidien des citoyens : pourquoi la vérité, l’intégrité et la bonne gouvernance finiront par l’emporter », Il livre une analyse critique des obstacles sociologiques, institutionnels et humains qui, selon lui, entravent la transformation de l’administration guinéenne.

Son constat est sévère : malgré les ambitions affichées de refondation, des pratiques de clientélisme, de captation des ressources publiques et de favoritisme continueraient à compromettre la promotion d’une gouvernance fondée sur l’éthique et la responsabilité.

Au-delà du diagnostic, son texte pose une question centrale : comment construire un État efficace lorsque ceux qui défendent les règles et l’intérêt général risquent d’être marginalisés au profit de ceux qui savent contourner les principes ?

Pour Aimé Stéphane Mansaré, les difficultés de la gouvernance publique guinéenne ne peuvent être réduites à des comportements individuels isolés.

Elles relèveraient également de mécanismes collectifs qui permettent à certaines pratiques de perdurer au sein des institutions.
L’auteur inscrit son analyse dans une perspective historique, en évoquant les évolutions politiques engagées depuis 1984 et, plus particulièrement, la période ouverte par le changement de pouvoir du 5 septembre 2021.

Selon lui, l’ambition de refonder l’État se heurte à une résistance diffuse, entretenue par des acteurs qui auraient intérêt au maintien de modes de gestion privilégiant les réseaux, les arrangements informels et l’accès privilégié aux ressources publiques.

Cette lecture conduit le sociologue à déplacer le débat. La question n’est pas seulement de savoir si les textes et les réformes existent, mais aussi de déterminer si les pratiques quotidiennes de l’administration sont conformes aux objectifs officiellement poursuivis.

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Autrement dit, la transformation institutionnelle ne saurait être considérée comme acquise tant que les comportements, les mécanismes de décision et les critères de promotion ne traduisent pas concrètement les principes annoncés.

Cette distinction entre les règles officielles et les pratiques réelles constitue l’un des fils conducteurs de sa réflexion.
Quand l’intégrité devient un handicap professionnel

L’un des aspects les plus sensibles de la tribune concerne la situation des fonctionnaires, des cadres, des intellectuels et des citoyens qui choisissent de défendre leurs principes, même lorsque cette posture entre en contradiction avec des intérêts établis.

Aimé Stéphane Mansaré estime que l’exclusion de certains profils intègres ne relève pas toujours de difficultés individuelles. Elle peut, selon son analyse, fonctionner comme un mécanisme de dissuasion destiné à décourager les comportements jugés incompatibles avec les habitudes d’un système.

Pour éclairer ce phénomène, il mobilise notamment les travaux du sociologue Jean-Pierre Olivier de Sardan sur les « normes pratiques », qui permettent d’analyser les écarts entre les règles officiellement prescrites et les comportements effectivement observés dans les administrations.

Dans un tel contexte, explique-t-il, le respect strict des procédures peut être interprété comme une attitude dérangeante, voire comme un obstacle au fonctionnement informel de certains services.

La tribune rapporte ainsi le témoignage anonymisé d’un cadre d’une direction nationale qui affirme avoir été écarté de dossiers après avoir refusé de viser un marché qu’il jugeait manifestement surfacturé.
« On m’a fait comprendre que je compliquais les choses », rapporte ce cadre dans le texte.

Ce témoignage, qui n’est pas accompagné d’éléments permettant d’identifier l’administration concernée ou de vérifier indépendamment les faits allégués, illustre le type de situation que l’auteur entend dénoncer.

Le problème dépasse cependant le seul cadre professionnel. Il touche également à la confiance dans les institutions et à la perception de la justice sociale.

Lorsqu’un citoyen estime que la réussite dépend davantage des relations personnelles ou des arrangements financiers que des compétences, la légitimité des procédures administratives peut s’en trouver fragilisée.
Clientélisme, impunité et affaiblissement du mérite
Pour expliquer les mécanismes qui favorisent, selon lui, les dérives de gouvernance, le sociologue fait appel à plusieurs références théoriques.

Il évoque notamment les travaux de Jean-François Bayart sur la « politique du ventre », qui analysent les logiques d’accumulation et de redistribution des ressources liées à l’exercice du pouvoir.
Il mobilise également les réflexions d’Achille Mbembe sur la postcolonie, ainsi que celles de Robert Klitgaard sur les conditions institutionnelles favorisant la corruption.

La formule associée à ce dernier — monopole du pouvoir, pouvoir discrétionnaire et faiblesse de la redevabilité — lui sert à résumer trois facteurs de risque : la concentration des décisions, l’insuffisance des contrôles et la rareté des sanctions effectives.
Appliquée à l’administration publique, cette grille de lecture soulève des questions essentielles.

Qui contrôle les décisions engageant les ressources publiques ? Les procédures de passation des marchés sont-elles suffisamment transparentes ? Les nominations reposent-elles sur des critères objectifs ? Les mécanismes de sanction s’appliquent-ils de manière cohérente ?
Ces interrogations sont au cœur du débat sur la modernisation de l’État.
Pour Aimé Stéphane Mansaré, lorsque les règles sont appliquées de manière inégale, le mérite perd progressivement sa valeur sociale.

Les agents qui investissent dans leurs compétences et respectent les procédures peuvent alors avoir le sentiment que leurs efforts ne sont pas récompensés.

À terme, cette situation risque d’affecter la motivation des fonctionnaires, la confiance des citoyens et l’attractivité du service public auprès des jeunes diplômés.

La solitude des citoyens et des cadres qui refusent les compromis
La tribune accorde une place importante aux conséquences humaines de ce qu’elle présente comme une marginalisation de l’intégrité.

L’auteur décrit un environnement dans lequel certains agents publics et citoyens seraient confrontés à l’isolement, au silence de leurs collègues ou à des difficultés professionnelles après avoir refusé des pratiques qu’ils considèrent contraires à l’éthique.

Il rapproche cette situation du concept d’anomie développé par Émile Durkheim, qui désigne un affaiblissement des repères normatifs et des mécanismes de régulation sociale.

Il évoque également Robert K. Merton et ses travaux sur les tensions entre les objectifs valorisés par une société et les moyens légitimes de les atteindre.

Dans cette perspective, le problème apparaît lorsque la réussite matérielle est fortement valorisée, tandis que les voies permettant d’y accéder dans le respect des règles semblent, aux yeux de certains citoyens, limitées ou inégalement accessibles.

La tribune présente deux autres témoignages anonymisés.
Une enseignante affirme avoir été particulièrement blessée par le silence de collègues qui, selon elle, connaissaient la situation mais n’ont pas pris position.
Un jeune diplômé soutient, pour sa part, que son recrutement aurait été conditionné à un « geste » financier, avant qu’un autre candidat n’obtienne le poste.

Ces récits ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’ampleur de telles pratiques dans l’ensemble de l’administration guinéenne. Ils mettent néanmoins en lumière une question importante : quels mécanismes permettent aux agents publics et aux citoyens de signaler des abus sans craindre des représailles ?

Pour le sociologue, l’isolement des personnes qui refusent les compromis contraires à leurs principes constitue un obstacle majeur à la consolidation de l’éthique publique.

L’un des passages les plus critiques du texte porte sur ce qu’Aimé Stéphane Mansaré appelle le « conformisme de façade ».
Il désigne ainsi le comportement d’acteurs qui afficheraient leur adhésion aux objectifs de refondation tout en conservant, dans leurs pratiques quotidiennes, des méthodes que l’auteur juge incompatibles avec ces ambitions.

Selon cette analyse, les réformes peuvent perdre une partie de leur portée lorsque les responsables chargés de les appliquer ne modifient pas réellement leurs comportements.

Le sociologue compare ces acteurs à une « cinquième colonne », expression historiquement associée à l’idée d’adversaires opérant de l’intérieur.

Cette comparaison relève de son appréciation personnelle et souligne la sévérité de son jugement sur les résistances qu’il estime présentes dans l’appareil politico-administratif.

Sur le fond, son argumentation renvoie à un enjeu classique de l’action publique : l’écart entre l’adoption d’une réforme et sa mise en œuvre effective.

Une institution peut disposer de nouvelles règles sans que celles-ci transforment immédiatement les pratiques. La réforme exige donc non seulement des textes, mais aussi des mécanismes de contrôle, des responsables clairement identifiés et des évaluations permettant de mesurer les résultats obtenus.

La question est alors de savoir comment distinguer les résistances réelles au changement des difficultés administratives ordinaires, et comment établir les responsabilités sur la base de faits vérifiables plutôt que de simples soupçons.

Pourquoi les systèmes fondés sur l’imposture seraient-ils fragiles ?
Malgré la sévérité de son diagnostic, Aimé Stéphane Mansaré défend une perspective résolument tournée vers l’avenir.

Il soutient que les systèmes fondés sur la captation des ressources et la concentration des avantages entre les mains d’un nombre limité d’acteurs finissent par rencontrer leurs propres contradictions.

Pour étayer cette thèse, il s’appuie notamment sur les travaux des économistes Daron Acemoglu et James Robinson concernant les institutions dites extractives, caractérisées par la concentration du pouvoir et des opportunités économiques.

Selon l’auteur, les dispositifs qui privilégient les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général peuvent produire des tensions économiques, sociales et institutionnelles susceptibles d’affaiblir leur stabilité.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’une garantie que toute pratique contestable sera automatiquement sanctionnée ou que tout système injuste disparaîtra de lui-même.

La tribune souligne d’ailleurs implicitement cette limite : l’évolution des institutions dépend également de la capacité des citoyens, des chercheurs, des agents publics et des responsables à agir collectivement.

À cet égard, l’auteur mobilise les travaux du psychologue social Serge Moscovici sur l’influence des minorités actives.
L’idée est qu’un groupe relativement restreint, lorsqu’il maintient une position cohérente et constante, peut contribuer à faire évoluer les normes d’une société, même face à une majorité initialement indifférente.

Il convoque également la pensée de Václav Havel sur la responsabilité individuelle face aux systèmes fondés sur le mensonge.

Le message adressé aux intellectuels et aux cadres guinéens est explicite : leur rôle ne se limite pas à dénoncer les dysfonctionnements. Il consiste aussi à préserver des pratiques professionnelles exemplaires et à contribuer à la construction d’institutions plus transparentes.

Les recommandations pour une administration plus transparente
Au-delà de son analyse, Aimé Stéphane Mansaré formule plusieurs propositions à l’intention des pouvoirs publics, de la société civile et des citoyens.

1. Protéger les lanceurs d’alerte
Le sociologue préconise la mise en place d’un cadre juridique clair pour protéger les agents qui signalent des irrégularités ou refusent d’exécuter des ordres qu’ils estiment illégaux.

Il recommande notamment des voies de recours rapides et des garanties contre les mutations punitives ou les mises à l’écart professionnelles.

Une telle protection suppose toutefois des procédures précises permettant de traiter les signalements, de protéger les personnes concernées et de vérifier les faits dénoncés.

2. Faire du mérite le principal critère de nomination

L’auteur plaide pour des procédures de recrutement et de promotion fondées sur des critères publics, des évaluations objectives et des jurys indépendants.

La publication des résultats permettrait, selon lui, de limiter les pratiques de favoritisme et de renforcer la confiance dans les décisions administratives.

L’enjeu est également de rendre les nominations plus lisibles pour les agents publics et les citoyens, en permettant de comprendre les compétences et les critères ayant justifié le choix d’un candidat.
3. Renforcer les mécanismes de redevabilité

La transparence de la gestion publique figure parmi les priorités avancées dans la tribune.
Aimé Stéphane Mansaré recommande notamment :
la vérification des déclarations de patrimoine ;
la publication des résultats d’audit ;
l’application de sanctions proportionnées et non sélectives ;
la numérisation des procédures administratives ;
la réduction des possibilités d’intervention discrétionnaire dans le traitement des dossiers.

Ces propositions visent à rendre les décisions plus traçables et à limiter les situations dans lesquelles un usager dépend exclusivement de l’appréciation d’un agent ou d’un responsable.

Leur efficacité dépendrait cependant de plusieurs conditions : l’indépendance des contrôles, la qualité des données disponibles, l’accès du public à l’information et l’application effective des décisions prises.
4. Rompre l’isolement des personnes intègres

L’auteur appelle également les intellectuels, les chercheurs, les enseignants et les organisations de la société civile à documenter les dysfonctionnements, à produire des analyses et à créer des réseaux de solidarité.
Il insiste sur la nécessité de former les jeunes générations à l’éthique du service public, non seulement à travers les discours, mais aussi par l’exemple.

Cette démarche suppose de promouvoir une culture professionnelle dans laquelle le respect des règles, la qualité du travail et la responsabilité individuelle sont reconnus comme des valeurs essentielles.

Une interpellation adressée aux autorités et à la société guinéenne
En consacrant sa tribune aux « sentinelles de la conscience guinéenne », Aimé Stéphane Mansaré adresse un message qui dépasse le seul fonctionnement de l’administration.
Son texte interroge la place accordée à la vérité dans l’espace public, le rôle des intellectuels dans les périodes de transformation institutionnelle et la responsabilité des citoyens face aux pratiques qu’ils jugent contraires à l’intérêt général.

Il invite les autorités à faire de la protection de l’intégrité un élément concret de la gouvernance, plutôt qu’un principe limité aux déclarations officielles.
Il appelle également les citoyens à ne pas considérer la corruption, le favoritisme ou les arrangements informels comme des fatalités.

Toutefois, pour que cette ambition se traduise en résultats, les dénonciations doivent pouvoir être confrontées aux faits, les responsabilités établies selon des procédures équitables et les réformes évaluées à partir d’indicateurs mesurables.

La confiance dans les institutions ne se construit ni par les accusations seules ni par les proclamations de bonnes intentions. Elle repose sur la capacité des pouvoirs publics à garantir des règles communes, à rendre compte de leurs décisions et à traiter les citoyens de manière équitable.
La vérité comme exigence de gouvernance

En conclusion, Aimé Stéphane Mansaré défend une conviction : la refondation de l’État guinéen ne peut réussir durablement sans une transformation profonde des comportements et des pratiques administratives.

Son plaidoyer repose sur une idée centrale : les institutions ne peuvent servir pleinement l’intérêt général lorsque le mérite est relégué au second plan, que les contrôles sont insuffisants et que les personnes qui signalent des irrégularités se sentent vulnérables.

Le sociologue invite ainsi les chercheurs, les enseignants, les écrivains, les cadres et les citoyens à préserver leur indépendance de jugement et à participer à la construction d’une culture de responsabilité.

Son appel est autant moral qu’institutionnel. Il rappelle que l’intégrité individuelle constitue un point de départ, mais qu’elle ne peut produire des changements durables sans des règles protectrices, des mécanismes de contrôle crédibles et une volonté d’appliquer les mêmes exigences à tous.

En Guinée, le véritable test de la refondation sera donc moins la proclamation de ses ambitions que sa capacité à faire de la transparence, du mérite et de la redevabilité des réalités observables dans la vie quotidienne des institutions et des citoyens.

C’est autour de cette exigence que se construit le plaidoyer d’Aimé Stéphane Mansaré : faire de la vérité et de l’intégrité non pas des postures individuelles exposées à l’isolement, mais des principes effectivement reconnus et protégés par l’État.
Saidou Diallo

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