Les scandales de corruption qui secouent régulièrement plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ne sont-ils que des affaires de détournement de fonds, ou révèlent-ils une transformation plus profonde des États ?
Dans une récente tribune, le sociologue guinéen Aimé Stéphane Mansaré, expert-consultant en sciences sociales du développement, estime que le continent est confronté à un phénomène plus préoccupant :
la « capture de l’État », où les institutions publiques cessent progressivement de servir l’intérêt général pour répondre à des intérêts privés. Il revient sur les enjeux politiques, économiques et démocratiques de cette analyse.
Vous affirmez que la corruption en Afrique subsaharienne dépasse aujourd’hui le simple détournement de fonds publics. Pourquoi ?
Pendant longtemps, la corruption a été analysée comme une succession d’affaires individuelles impliquant des responsables publics.
Aujourd’hui, ce que nous observons dans plusieurs pays va beaucoup plus loin. Lorsque des institutions entières fonctionnent durablement au profit de groupes d’intérêts particuliers, il ne s’agit plus seulement de corruption administrative. Nous sommes face à une remise en cause de la mission même de l’État.
La véritable question est donc la suivante : lorsque les institutions publiques servent davantage des intérêts privés que les citoyens, à qui appartient réellement la République ?
Vous évoquez le concept de « capture de l’État ». Que signifie-t-il concrètement ?
Ce concept est largement documenté dans la littérature scientifique. Il décrit une situation où certains acteurs économiques ou politiques influencent les décisions publiques afin de préserver leurs privilèges.
Le politologue Robert Klitgaard expliquait déjà que la corruption prospère lorsqu’il existe un monopole du pouvoir, un fort pouvoir discrétionnaire et une faible redevabilité. Dans plusieurs contextes africains, cette dynamique semble désormais s’étendre jusqu’à influencer durablement le fonctionnement des institutions elles-mêmes.
Nous ne parlons plus uniquement de pratiques illégales ponctuelles, mais d’un système où les règles du jeu peuvent être orientées au bénéfice d’une minorité.
Quels sont les effets directs sur les populations ?
Ils sont considérables.
Les ressources publiques — qu’elles proviennent des impôts, des revenus miniers, pétroliers, des emprunts ou de l’aide internationale — devraient financer l’éducation, la santé, les infrastructures ou encore la justice.
Or, dans de nombreux pays, des millions de citoyens continuent de manquer d’eau potable, d’hôpitaux fonctionnels, d’écoles correctement équipées ou de routes praticables, alors même que ces États disposent parfois d’importantes richesses naturelles.
Le problème n’est donc pas uniquement celui des ressources disponibles, mais aussi celui de leur gouvernance.
Vous vous appuyez également sur les travaux de Daron Acemoglu et James Robinson. En quoi leurs analyses éclairent-elles cette réalité ?
Leur principal apport est de montrer que les pays échouent moins par manque de richesses que par la faiblesse de leurs institutions.
Lorsque les institutions deviennent « extractives », elles concentrent les bénéfices économiques entre les mains d’une minorité au lieu de favoriser un développement inclusif.
Cette lecture permet de comprendre pourquoi certains pays riches en ressources naturelles continuent pourtant d’enregistrer des niveaux élevés de pauvreté.
Vous mettez également en garde contre une normalisation de la corruption. Pourquoi est-ce si préoccupant ?
Parce que le danger devient culturel.
Lorsque des personnes impliquées dans des affaires financières continuent d’occuper des postes importants ou bénéficient d’une forte reconnaissance sociale, un message implicite est envoyé à toute la société.
Les jeunes peuvent finir par croire que la réussite dépend davantage de la proximité avec le pouvoir que du travail, du mérite ou de l’innovation.
Pierre Bourdieu expliquait que les références sociales évoluent avec le temps. Si les fortunes d’origine inexpliquée deviennent les nouveaux modèles de réussite, cela modifie profondément les représentations collectives.
Quelles sont les conséquences économiques de cette gouvernance ?
Elles sont lourdes.
Joseph Stiglitz rappelle que la mauvaise gouvernance peut freiner davantage le développement que le manque de ressources lui-même.
Les détournements de fonds publics réduisent les investissements dans les infrastructures, affaiblissent les services sociaux et limitent les effets de la croissance sur la réduction de la pauvreté.
L’Afrique dispose pourtant d’immenses ressources humaines et naturelles. La question centrale reste leur gestion.
Vous estimez également que la corruption fragilise les démocraties. De quelle manière ?
Lorsque des ressources publiques servent à financer des campagnes électorales, influencer certains médias ou renforcer des réseaux clientélistes, l’équilibre démocratique devient progressivement plus fragile.
Les institutions peuvent continuer d’exister en apparence tout en perdant leur véritable fonction de contrôle et de représentation.
La démocratie ne se limite pas à organiser des élections ; elle suppose également des institutions capables de rendre des comptes.
Vous évoquez enfin une crise de confiance entre les citoyens et leurs institutions. Est-ce le principal risque ?
Probablement.
À force de voir les scandales se succéder sans véritables sanctions, une partie des citoyens peut finir par considérer la corruption comme une fatalité.
Cette résignation affaiblit la confiance dans les institutions publiques, réduit le civisme fiscal, fragilise l’État et entretient un cercle vicieux dont il devient difficile de sortir.
Existe-t-il néanmoins des raisons d’espérer ?
Oui, car l’Afrique subsaharienne est loin d’être homogène.
Plusieurs États ont engagé des réformes importantes pour améliorer la transparence budgétaire, renforcer les institutions de contrôle ou moderniser la gestion des finances publiques. Les résultats restent variables, mais ces expériences montrent que des progrès sont possibles.
Il est donc essentiel d’éviter toute généralisation et d’analyser chaque trajectoire nationale dans son contexte.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs africains et aux jeunes générations ?
La véritable richesse d’un pays ne réside pas uniquement dans ses ressources naturelles, mais dans la confiance que ses citoyens accordent à leurs institutions.
Le grand défi consiste aujourd’hui à restaurer cette confiance en garantissant que les ressources publiques servent effectivement le développement collectif.
Nous devons convaincre les jeunes que l’intégrité, le travail, la compétence et l’innovation restent les voies les plus solides vers la réussite.
C’est à cette condition que l’État pourra pleinement retrouver sa vocation première : servir l’intérêt général plutôt que des intérêts particuliers.
Réalisé par Saidou Diallo
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