Dans un essai ambitieux consacré à la refondation de l’État guinéen, le sociologue et expert en sciences sociales du développement, Aimé Stéphane Mansaré, propose une grille de lecture en trois étapes : rassembler et bâtir, moraliser et purifier, puis produire et partager. À travers une analyse inspirée des expériences asiatiques, il appelle à transformer les ambitions politiques en institutions solides et en prospérité mesurable pour les citoyens
Comment transformer une transition politique en véritable projet de transformation nationale ? Comment passer des grandes infrastructures à la prospérité collective ? Et surtout, comment faire de la lutte contre la corruption une pratique institutionnelle plutôt qu’une simple volonté politique ?
C’est autour de ces interrogations qu’Aimé Stéphane Mansaré, sociologue, expert-consultant en sciences sociales du développement et président du Conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée, développe son analyse dans un document intitulé : « Guide doctrinal et essai de théorisation de la Révolution triptyque guinéenne sous le leadership du président GMD ».
Dans cet essai, l’auteur entend donner une cohérence théorique et opérationnelle au processus de refondation engagé en Guinée depuis septembre 2021, sous le leadership du président Mamadi Doumbouya.
Son ambition est claire : proposer une doctrine nationale, mais également un cadre de réflexion susceptible d’alimenter le débat sur les transformations politiques et économiques en Afrique.
« Une révolution ne peut durablement survivre à son propre silence doctrinal »
Pour Aimé Stéphane Mansaré, le problème des grandes transformations politiques ne réside pas uniquement dans leur capacité à prendre des décisions ou à lancer des chantiers.
Il tient aussi à leur capacité à expliquer leur démarche aux populations.
L’auteur estime que les Guinéens doivent pouvoir comprendre la logique, les étapes et les objectifs de la refondation afin de mieux apprécier les efforts engagés et les résultats attendus.
Sa réflexion repose sur une conviction : une transformation nationale ne peut réussir durablement sans une vision intelligible, partagée et évaluée.
Il propose ainsi de lire la dynamique guinéenne à travers une architecture en trois temps :
Première étape : Rassembler et bâtir.
Deuxième étape : Moraliser et purifier.
Troisième étape : Produire et partager.
Une séquence qui constitue le cœur de sa théorisation.
Trois étapes pour transformer durablement l’État guinéen
La première étape, celle du rassemblement et de la construction, correspond, selon l’auteur, à la nécessité de mobiliser les ressources humaines, politiques et techniques disponibles pour remettre l’État en mouvement.
Dans cette lecture, la priorité initiale était de rassembler les différentes composantes de la société, de relancer l’administration et d’engager les grands projets structurants.
Le programme Simandou 2040 occupe une place centrale dans cette perspective. Il représente, aux yeux de l’auteur, un levier stratégique pour transformer le potentiel minier guinéen en capacité productive nationale.
Mais cette première phase aurait également produit des effets secondaires : l’installation de pratiques opportunistes, la constitution de réseaux d’influence et l’apparition de nouvelles formes de captation des ressources publiques.
C’est précisément ce qui justifierait, selon sa théorie, le passage à la deuxième étape : la moralisation de la gestion publique.
Pour Aimé Stéphane Mansaré, cette phase constitue le véritable test de crédibilité de la refondation.
Elle implique de soumettre tous les responsables publics aux mêmes exigences d’intégrité, indépendamment de leur rang, de leur proximité avec le pouvoir ou de leur ancienneté dans le dispositif politique.
La troisième étape, enfin, devra permettre de convertir les acquis institutionnels et économiques en prospérité partagée.
Autrement dit, produire davantage, créer des emplois, soutenir les entreprises nationales, développer l’agriculture, renforcer les services sociaux et garantir une répartition plus équitable des richesses.
Singapour, Corée du Sud, Taïwan et Chine : les modèles qui inspirent la réflexion
L’un des intérêts de cet essai réside dans sa dimension comparative.
L’auteur mobilise les expériences de Singapour, de la Corée du Sud, de Taïwan et de la Chine pour identifier les mécanismes ayant contribué à leurs transformations économiques et institutionnelles.
Singapour lui inspire notamment l’idée selon laquelle la lutte contre la corruption doit reposer sur des institutions indépendantes, des règles transparentes et une application impartiale de la loi.
La Corée du Sud illustre, quant à elle, la puissance d’une planification économique cohérente, mais également les dangers d’une proximité excessive entre les pouvoirs politiques et les grands groupes économiques.
Taïwan démontre l’importance de la redistribution du capital productif, notamment à travers la réforme agraire et le développement des petites et moyennes entreprises.
La Chine, enfin, offre un exemple de transformation progressive fondée sur l’expérimentation économique et l’ouverture graduelle.
À travers ces expériences, Mansaré défend une idée essentielle : la réussite d’une refondation ne dépend pas seulement de la force de son leadership, mais de la capacité à construire des institutions capables de fonctionner au-delà des hommes.
La lutte contre la corruption : le véritable tournant de la refondation ?
Dans son analyse, la deuxième étape apparaît comme la plus délicate.
Pourquoi ? Parce qu’elle suppose que le pouvoir applique ses exigences de rigueur jusque dans ses propres rangs.
L’auteur insiste particulièrement sur trois domaines : les marchés publics, la déclaration de patrimoine des hauts responsables et l’indépendance de la chaîne judiciaire.
La révision des marchés publics conclus depuis septembre 2021, la transparence des procédures et la possibilité pour les personnes mises en cause de faire valoir leurs droits constituent, selon lui, des conditions indispensables.
L’essai met également en garde contre une purification sélective qui pourrait être interprétée comme un règlement de comptes politiques.
Pour Mansaré, la lutte contre la corruption ne doit pas devenir un instrument de règlement des rivalités internes.
Elle doit plutôt s’appuyer sur des procédures connues, des griefs identifiables, le respect des droits de la défense et des institutions de contrôle véritablement indépendantes.
Cette distinction est fondamentale : il ne s’agit pas simplement de sanctionner, mais de construire un système dans lequel la corruption devient difficile, risquée et systématiquement détectable.
La Formule III-VI-II : un instrument pour donner la parole aux citoyens
Au-delà de la réflexion théorique, Aimé Stéphane Mansaré propose un outil d’évaluation qu’il présente comme un instrument de contrôle citoyen : la Formule III-VI-II, élaborée au sein du cabinet TIRAD.
Cette formule repose sur trois dimensions complémentaires.
III : trois blocs fondamentaux
L’économique ;
Le social ;
Le politique.
VI : six défis nationaux à faire reculer
La pauvreté ;
L’insécurité ;
Les inégalités d’accès ;
L’injustice dans l’allocation des privilèges ;
Le chômage des jeunes ;
Le déséquilibre écologique.
II : deux capacités essentielles
La capacité de produire les richesses nationales ;
La capacité de les distribuer équitablement dans un cadre de bonne gouvernance.
L’intérêt de cette approche est de déplacer le débat politique vers l’évaluation des résultats.
Ainsi, un citoyen de Kissidougou, un étudiant de Labé, un entrepreneur de Conakry ou un agriculteur de la Haute-Guinée pourraient apprécier la performance de la gouvernance à partir de critères concrets.
L’auteur recommande notamment la publication annuelle d’un tableau de bord citoyen permettant de mesurer les progrès réalisés dans les différents secteurs.
Les libertés publiques et l’indépendance des institutions : les défis qui interpellent la doctrine
L’essai ne se limite pas à défendre les ambitions de la refondation. Il reconnaît également les principales critiques adressées au processus politique guinéen.
L’auteur aborde notamment les préoccupations relatives aux libertés publiques, au pluralisme politique, aux restrictions visant certains médias, aux disparitions de personnes et à l’indépendance de la justice.
Il estime qu’une refondation durable ne peut se construire dans le silence ou dans l’impossibilité de la contradiction.
Pour lui, la critique constitue une source d’information indispensable à l’amélioration de l’action publique.
La question des contre-pouvoirs apparaît donc comme un élément central de sa réflexion.
L’auteur pose ainsi une exigence : la réussite historique du leadership du président Mamadi Doumbouya ne devra pas uniquement se mesurer aux réalisations accomplies pendant son exercice du pouvoir, mais surtout à la solidité des institutions qui lui survivront.
Une position qui introduit une distinction importante entre le leadership politique et la construction de l’État.
Simandou 2040 : de la richesse minière à la prospérité populaire
Dans la troisième phase de sa doctrine, Aimé Stéphane Mansaré accorde une importance particulière à la transformation des ressources minières en richesses durables.
Pour lui, la Guinée ne doit pas se contenter d’exploiter ses ressources naturelles et d’exporter des matières premières.
Elle doit développer des capacités industrielles, renforcer le contenu local, favoriser l’émergence des entreprises nationales et investir dans le capital humain.
L’auteur préconise notamment la mise en place d’un fonds souverain doté de règles transparentes, destiné à soutenir des secteurs stratégiques tels que l’agriculture, l’éducation, la santé et les infrastructures.
L’objectif est d’éviter que les revenus miniers deviennent une rente concentrée entre les mains d’une minorité.
Dans cette perspective, la prospérité partagée ne signifie pas simplement distribuer de l’argent. Elle consiste à garantir à chaque citoyen un accès équitable aux opportunités économiques, aux emplois, aux marchés publics, à la formation et aux services sociaux.
Une doctrine guinéenne à vocation panafricaine
Au-delà des frontières nationales, le sociologue ambitionne de faire de cette réflexion une contribution au débat africain sur la transformation des États.
Il propose notamment d’intégrer les principes de la révolution triptyque dans les programmes de formation universitaire, les enseignements d’éducation civique et les dispositifs de renforcement des capacités des administrations publiques.
Il souhaite également que la Formule III-VI-II soit vulgarisée dans les langues nationales afin de permettre une appropriation populaire.
Cette démarche vise à faire de la refondation un sujet de discussion collective, et non une notion réservée aux cercles politiques et administratifs.
L’auteur invite enfin la Guinée à documenter ses résultats, à publier des rapports annuels et à confronter son expérience à celles d’autres pays africains.
Car, selon la logique de son essai, un modèle de développement ne peut prétendre inspirer les autres nations que s’il accepte d’être évalué et critiqué.
Avec cet essai, Aimé Stéphane Mansaré tente de franchir une étape supplémentaire dans la compréhension de la refondation guinéenne : passer du discours politique à une proposition de théorisation sociologique.
Sa démarche présente un intérêt particulier dans un contexte où les attentes des populations portent de plus en plus sur les résultats économiques, la qualité de la gouvernance, l’emploi des jeunes et l’amélioration des conditions de vie.
Toutefois, une doctrine ne se valide pas uniquement par la cohérence de ses concepts. Elle doit aussi résister à l’épreuve des faits.
La question essentielle reste donc celle de sa mise en œuvre : les institutions pourront-elles devenir suffisamment indépendantes ? Les procédures seront-elles appliquées à tous sans distinction ? Les ressources issues de Simandou bénéficieront-elles effectivement à l’ensemble de la population ? Les libertés publiques et le pluralisme seront-ils garantis ?
Autant d’interrogations auxquelles seule la pratique permettra d’apporter des réponses.
En définitive, la proposition d’Aimé Stéphane Mansaré peut se résumer en une formule simple, mais ambitieuse :
Rassembler pour construire, moraliser pour assainir, produire pour partager.
Trois étapes, une ambition : faire de la transformation politique engagée en Guinée un véritable projet de développement national.
Et peut-être le principal message de cet essai tient-il dans cette idée : la grandeur d’une refondation ne se mesure pas seulement à ce qu’elle construit, mais à ce qu’elle laisse durablement au peuple et aux générations futures.
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