Réduire la Guinée forestière à une seule identité ethnique est une erreur aux conséquences sociales, culturelles et politiques, estime le sociologue guinéen Aimé Stéphane Mansaré.
Dans une tribune, l’expert en sciences sociales du développement appelle à déconstruire une représentation qu’il juge profondément ancrée dans les discours publics et qui, selon lui, contribue à invisibiliser la richesse ethnolinguistique de cette région du sud-est de la Guinée.
Pour l’auteur, l’expression couramment utilisée de « Forestiers » ne renvoie pas à une ethnie, mais à une réalité géographique. Assimiler l’ensemble des populations de la Guinée forestière à un seul peuple revient, selon lui, à effacer la diversité des communautés qui composent cette partie du pays.
« La Guinée forestière n’a jamais constitué une identité ethnique unique. Elle est l’un des principaux foyers de diversité culturelle et linguistique de la Guinée », soutient-il.
Une mosaïque de peuples et de langues
Selon Aimé Stéphane Mansaré, la région rassemble plusieurs groupes ethnolinguistiques distincts, parmi lesquels les Kissi, Kpèlè, Manon, Toma, Kono, Konianké, Lélé ou encore Kouranko. Chacun possède sa propre langue, ses traditions, son organisation sociale et son histoire.
L’auteur déplore qu’en dehors de la région, cette diversité soit souvent méconnue. Il cite notamment l’exemple d’un jeune originaire de Kissidougou présenté automatiquement comme Kpèlè en raison de son origine forestière, illustrant selon lui une confusion largement répandue.
Pour appuyer son analyse, il s’appuie sur les travaux du sociologue Pierre Bourdieu, pour qui la réduction d’identités complexes à des catégories simplifiées constitue une forme de « violence symbolique ».
Une simplification entretenue par les discours et les institutions
Le sociologue estime que cette perception est alimentée à la fois par les discours populaires, certains médias et, dans une certaine mesure, par l’organisation administrative du pays.
La Guinée forestière est administrativement rattachée à une seule région administrative, celle de N’zérékoré, une centralisation qui, selon lui, favorise l’idée d’un espace homogène malgré une importante diversité interne.
En référence au politologue James C. Scott, il rappelle que les États ont souvent tendance à simplifier les réalités sociales afin de faciliter leur administration, au risque de masquer des identités plus complexes.
Des conséquences sur la représentation et l’égalité des chances
Au-delà de la question terminologique, Aimé Stéphane Mansaré estime que cette perception peut produire des effets concrets.
Il évoque notamment une moindre visibilité de certaines langues et cultures dans l’espace public, mais aussi des déséquilibres potentiels dans la représentation institutionnelle, les politiques publiques ou l’accès aux opportunités.
Selon lui, une vision uniforme de la Guinée forestière peut conduire à une représentation incomplète de ses différentes communautés.
Pour une meilleure reconnaissance de la diversité
L’auteur considère que reconnaître la pluralité culturelle de la Guinée forestière constitue un levier de cohésion nationale plutôt qu’un facteur de division.
Il plaide pour plusieurs réformes, notamment une meilleure prise en compte de la diversité ethnolinguistique dans les programmes scolaires, une réflexion sur l’organisation administrative, une implication accrue des médias dans la valorisation des identités locales et des campagnes de sensibilisation destinées à lutter contre les stéréotypes.
S’appuyant sur la pensée du philosophe Axel Honneth, il rappelle que « la reconnaissance est une condition essentielle de la justice sociale ».
En conclusion, Aimé Stéphane Mansaré estime que l’unité nationale ne peut se construire sur l’effacement des différences.
« Reconnaître la Guinée forestière dans toute sa pluralité ne revient pas à diviser la nation, mais à mieux la comprendre », affirme-t-il, appelant à une lecture plus fidèle de la réalité culturelle et historique du pays.
Moussa Sampo
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