Dans une tribune, le sociologue Aimé Stéphane Mansaré défend l’idée d’un « cycle triptyque » de transformation de l’État guinéen. Selon lui, après une première phase consacrée aux infrastructures et à la consolidation de l’État, le pays entrerait dans une séquence décisive : celle de la moralisation, de la redevabilité et de la lutte contre les réseaux d’opportunisme politique.
La transformation d’un État ne se décrète pas. Elle se construit dans le temps, à travers des institutions solides, des choix économiques cohérents et une capacité politique à inscrire les réformes dans la durée.
C’est à partir de cette conviction que le sociologue guinéen Aimé Stéphane Mansaré propose une lecture particulière de la trajectoire engagée par la Guinée depuis le 5 septembre 2021, date du renversement du président Alpha Condé par le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD).
La thèse défendue dans sa tribune repose sur ce qu’il présente comme un « cycle triptyque » : une première phase consacrée au redressement matériel de l’État, une deuxième centrée sur la moralisation de la vie publique, puis une troisième consacrée à la redistribution des fruits du développement et à la prospérité.
Cette grille de lecture est présentée par son auteur comme une clé permettant de comprendre les trajectoires de pays asiatiques tels que Singapour, la Chine ou la Corée du Sud. Elle ne constitue toutefois pas une loi historique universelle établie : il s’agit avant tout d’une grille d’analyse proposée pour interpréter le cas guinéen.
De la rupture politique aux grands chantiers
Depuis son arrivée au pouvoir, Mamadi Doumbouya a placé les infrastructures, l’exploitation minière et la transformation économique au cœur de son discours politique.
La trajectoire du pays a depuis évolué : après avoir dirigé la transition militaire, Mamadi Doumbouya a été élu président lors du scrutin du 28 décembre 2025 avec 86,72 % des suffrages selon les résultats validés par la Cour suprême. Il a été investi le 18 janvier 2026 pour un mandat de sept ans.
Dans ce nouveau contexte institutionnel, l’enjeu n’est donc plus seulement celui d’une transition militaire : il est désormais celui de la capacité du nouvel exécutif à transformer les investissements annoncés en résultats économiques et sociaux durables.
Le projet Simandou occupe une place centrale dans cette stratégie. Le gouvernement cherche parallèlement à accroître la participation de l’État dans le secteur minier et à développer davantage de transformation locale.
Le 11 août 2026, Reuters rapportait ainsi que la société publique Nimba Mining Company entendait commercialiser sa bauxite via des appels d’offres internationaux, dans le cadre d’une stratégie visant à renforcer la présence de l’État dans l’industrie minière.
Sur le front des infrastructures, le programme Simandou 2040 est également présenté comme un instrument majeur de transformation du territoire.
En juillet, le gouvernement annonçait notamment la mobilisation de 300 millions d’euros pour la construction de la route Labé–Tougué–Bafing-Koubia, qualifiée de projet structurant du programme.
Pour Aimé Stéphane Mansaré, cette accumulation de projets correspond à la première phase de son modèle : construire les fondations matérielles avant de s’attaquer aux dysfonctionnements plus profonds de l’État.
La « deuxième phase », celle qui inquiète les opportunistes
C’est cependant la deuxième séquence de son analyse qui constitue le cœur de la tribune.
Selon le sociologue, une période de grands travaux et de consolidation politique peut favoriser l’apparition de réseaux d’influence, de clientélisme et de recherche de rente. Il décrit une catégorie d’acteurs qu’il qualifie de « transhumants politiques », « flatteurs », « courtisans » et « démagogues ».
Il estime que ces acteurs peuvent profiter d’une période de recomposition politique pour se rapprocher du pouvoir et tenter de transformer les opportunités liées à la reconstruction nationale en intérêts personnels.
Sa conclusion est sans ambiguïté : si la Guinée veut transformer les investissements actuels en développement durable, elle devra passer d’une logique de construction à une logique de contrôle.
Cette deuxième phase devrait, selon lui, reposer sur quatre piliers : la digitalisation de l’administration, le contrôle des patrimoines, la méritocratie dans la fonction publique et l’affectation transparente des revenus issus des ressources minières.
Le modèle singapourien comme référence — mais pas comme copie
La comparaison avec Singapour constitue l’un des ressorts majeurs de la réflexion.
L’auteur cite notamment le Corrupt Practices Investigation Bureau (CPIB), l’agence singapourienne de lutte contre la corruption. Créé en 1952, le CPIB est effectivement l’une des plus anciennes agences anticorruption au monde. Son mandat couvre les secteurs public et privé et comprend à la fois les enquêtes et la prévention de la corruption.
L’expérience singapourienne montre surtout l’importance d’institutions capables d’enquêter sur les responsables publics, y compris à des niveaux élevés. Le CPIB rappelle lui-même que la lutte contre la corruption s’est progressivement structurée autour de mécanismes institutionnels renforcés après l’arrivée au pouvoir de Lee Kuan Yew en 1959.
Mais l’histoire de Singapour ne peut être transposée mécaniquement à la Guinée. Les deux pays présentent des trajectoires historiques, démographiques, institutionnelles et politiques radicalement différentes.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Conakry doit « reproduire Singapour », mais si la Guinée peut tirer de certaines expériences étrangères des principes adaptés à ses propres réalités.
Le véritable test : que faire de la rente minière ?
Derrière la question des courtisans et des opportunistes se trouve une interrogation beaucoup plus structurelle : que fera la Guinée de ses ressources naturelles ?
Le pays dispose d’importantes réserves minières, notamment de bauxite et de minerai de fer. Simandou représente à ce titre bien davantage qu’un projet minier : il constitue un test de la capacité de l’État à transformer une richesse du sous-sol en capital humain, en infrastructures, en emplois et en industrie.
C’est précisément sur ce point que la troisième phase imaginée par Mansaré prend son sens.
L’auteur plaide pour que les revenus tirés des ressources minières soient orientés vers l’éducation, la santé, la souveraineté alimentaire, l’industrialisation et la protection de l’environnement.
Autrement dit, la réussite ne devrait pas être mesurée uniquement au nombre de kilomètres de routes construites, de tonnes de minerai exportées ou de milliards investis, mais à l’amélioration concrète des conditions de vie de la population.
La question de la redevabilité
La transformation économique ne suffit pas à elle seule à garantir la transformation institutionnelle.
La Guinée entre dans cette nouvelle séquence avec un pouvoir politiquement beaucoup plus consolidé qu’au lendemain du coup d’État de 2021.
Mais cette consolidation demeure accompagnée de controverses sur l’espace politique et la place de l’opposition.
Les élections législatives et municipales de juin 2026 ont notamment été organisées dans un contexte où plusieurs partis d’opposition avaient été dissous et où des critiques ont dénoncé la faiblesse du pluralisme politique.
C’est ici que la notion de « moralisation » doit être maniée avec prudence.
Dans un État de droit, la lutte contre la corruption ne peut pas devenir un instrument permettant de sélectionner arbitrairement les adversaires du pouvoir.
La sanction doit être fondée sur des preuves, des procédures indépendantes et des décisions de justice susceptibles d’être contrôlées.
La véritable rupture avec les pratiques anciennes ne consisterait donc pas simplement à « éliminer » les courtisans, mais à construire des institutions suffisamment fortes pour que personne — proche du pouvoir ou opposant — ne puisse bénéficier d’une impunité particulière.
Le défi de la troisième phase
C’est finalement la troisième étape du modèle proposé qui permettra de mesurer la réussite de l’expérience guinéenne.
Une croissance fondée sur les mines et les grands travaux ne constituera une transformation historique que si elle débouche sur une économie diversifiée, une classe moyenne plus importante, des services publics efficaces et une réduction durable de la pauvreté.
Le paradoxe guinéen est connu : un pays riche en ressources naturelles peut rester confronté à une forte pauvreté si les revenus issus de ces ressources ne sont pas suffisamment transformés en investissements productifs et sociaux.
Le défi de la prochaine décennie sera donc moins de savoir si la Guinée peut construire que de déterminer ce qu’elle construira après les constructions : une économie industrielle ?
Une administration performante ? Une justice indépendante ? Une classe moyenne élargie ? Une école capable de former les compétences nécessaires à son développement ?
Une promesse à transformer en institutions
La tribune d’Aimé Stéphane Mansaré porte ainsi un message politique autant qu’une réflexion sociologique : le temps des grands chantiers ne devrait être que le commencement.
Son avertissement aux « opportunistes », aux « flatteurs » et aux « courtisans » traduit une conviction : toute transformation politique finit par devoir choisir entre la personnalisation du pouvoir et l’institutionnalisation de ses acquis.
Pour la Guinée de 2026, cette question prend une dimension particulière. Mamadi Doumbouya dispose désormais d’un mandat présidentiel issu des urnes et d’un appareil d’État consolidé autour de son projet. Le pays dispose également d’une fenêtre économique exceptionnelle avec Simandou et la montée en puissance de ses activités minières.
La véritable épreuve sera donc celle de la redevabilité.
Si les grands investissements débouchent sur des institutions plus solides, une administration plus transparente et une redistribution plus équitable des richesses, la première phase aura préparé la deuxième et la deuxième aura ouvert la voie à la troisième.
Dans le cas contraire, les infrastructures pourraient rester des monuments visibles d’une transformation inachevée.
La question centrale n’est donc plus seulement de savoir qui construira la nouvelle Guinée. Elle est désormais de savoir quelles institutions seront assez fortes pour empêcher que les fruits de cette construction soient captés par quelques-uns.
C’est, au fond, le véritable test de la « révolution guinéenne » défendue par Aimé Stéphane Mansaré : passer de la promesse de transformation à la construction d’un État où le mérite, la transparence et l’intérêt général survivent aux hommes qui les incarnent.
Saidou Diallo
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