Malgré plusieurs décennies de réformes destinées à moderniser l’administration publique guinéenne, la question de l’efficacité de l’État et de l’intégrité du service public demeure au centre des débats. Des experts estiment que les difficultés ne relèvent pas uniquement des structures institutionnelles, mais aussi des pratiques sociales et des perceptions collectives liées à la gestion de l’État.
Dans une analyse intitulée « Servir la Nation ou s’en servir : l’anatomie sociologique du piège des réformes administratives en Guinée », le sociologue Aimé Stéphane Mansaré affirme que les programmes successifs de modernisation administrative n’ont pas suffisamment pris en compte les réalités sociales qui influencent les comportements des agents publics.
Selon lui, la Guinée se trouve confrontée à un paradoxe : les institutions se modernisent progressivement, mais les mécanismes informels qui favorisent la corruption et la captation des ressources publiques continuent de fragiliser l’action de l’État.
« Plus l’État se réforme sur le papier, plus l’éthique du service public s’effrite dans la pratique », écrit-il dans son analyse.
Des réformes nombreuses, des résultats jugés insuffisants
Depuis le tournant politique et économique de 1984, la Guinée a engagé plusieurs vagues de réformes administratives visant à améliorer la gouvernance, restructurer les ministères, renforcer les contrôles et introduire des outils numériques dans la gestion publique.
Ces programmes, souvent soutenus par des partenaires internationaux, ont mobilisé d’importantes ressources financières. Mais leurs résultats restent régulièrement questionnés par les observateurs de la gouvernance publique.
Pour Aimé Stéphane Mansaré, l’une des principales erreurs aurait été de privilégier les changements institutionnels au détriment d’une transformation des comportements et des normes sociales.
Il estime que l’adoption de modèles administratifs inspirés de pays étrangers n’a pas toujours été accompagnée d’une réflexion suffisamment approfondie sur les réalités sociologiques guinéennes.
La corruption comme phénomène social
L’analyse défend l’idée que la corruption ne peut pas être considérée uniquement comme une succession de comportements individuels, mais comme un phénomène enraciné dans certaines dynamiques sociales.
Le sociologue souligne notamment les pressions familiales et communautaires auxquelles peuvent être confrontés certains responsables publics lorsqu’ils accèdent à des postes de responsabilité.
Selon cette lecture, un agent public occupant une fonction stratégique peut parfois être perçu par son entourage comme un intermédiaire chargé de redistribuer les ressources de l’État, plutôt que comme un responsable investi d’une mission collective.
Cette situation contribuerait à fragiliser les valeurs d’intégrité et de responsabilité dans l’administration.
Réformer les institutions, mais aussi les mentalités
Mansaré identifie trois limites majeures aux politiques de réforme.
La première concerne le « mimétisme institutionnel », c’est-à-dire l’adoption de modèles administratifs extérieurs sans adaptation suffisante au contexte social local.
La deuxième porte sur la multiplication des structures administratives, qui n’aurait pas toujours été accompagnée d’un renforcement de la culture éthique au sein de l’État.
La troisième concerne la place limitée accordée aux sciences sociales dans la conception des politiques publiques.
Pour Mansaré, les réformes administratives devraient davantage intégrer l’étude des comportements collectifs, des représentations sociales et des mécanismes communautaires qui influencent la relation entre citoyens et institutions.
Leçons tirées des expériences asiatiques
L’analyse cite plusieurs pays asiatiques, dont Singapour, la Corée du Sud et le Vietnam, comme exemples de transformations administratives reposant sur une combinaison de discipline institutionnelle, de valorisation du service public et de sanctions fortes contre la corruption.
Selon Mansaré, ces expériences montrent qu’une administration efficace ne dépend pas seulement des règles, mais aussi de la place accordée à l’éthique dans la société.
« Le détournement des ressources publiques doit être perçu comme une atteinte collective, et non comme une réussite individuelle », soutient-il.
Vers un rôle accru des citoyens dans la surveillance publique
L’expert propose également de renforcer la participation citoyenne dans le contrôle de l’action publique.
Il préconise notamment une éducation civique plus importante, une sensibilisation dès l’école aux conséquences de la corruption et une implication des communautés locales dans la promotion de la transparence.
L’objectif serait de faire évoluer la relation entre citoyens et administration, afin que la responsabilité publique soit davantage soumise au regard de la société.
Un défi de transformation culturelle
Pour Aimé Stéphane Mansaré, la modernisation de l’État guinéen ne pourra pas reposer uniquement sur de nouveaux textes réglementaires ou des outils administratifs.
Le principal défi serait de transformer durablement la perception du service public, en faisant de la fonction publique une mission au service de l’intérêt général.
Alors que la Guinée poursuit ses efforts de développement économique et institutionnel, la question de la gouvernance reste un enjeu central pour renforcer la confiance entre l’État et les citoyens.
Saidou Diallo
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