Dans une tribune consacrée à l’avenir du continent, le sociologue guinéen Aimé Stéphane Mansaré remet en question les modèles de développement inspirés de l’Occident.
Il appelle les élites africaines à repenser les politiques publiques à partir des réalités sociologiques, culturelles et économiques locales. Une réflexion qui relance le débat sur la souveraineté, le rôle de l’État et les voies d’une transformation durable de l’Afrique.
Pourquoi tant de pays africains, malgré l’abondance de leurs ressources naturelles et le potentiel de leur jeunesse, peinent-ils à transformer leurs richesses en prospérité collective ?
Pour Aimé Stéphane Mansaré, sociologue, expert-consultant en sciences sociales du développement et directeur général du CERFOP, une partie de la réponse se trouve dans les choix intellectuels et institutionnels qui orientent les politiques publiques du continent.
Dans une tribune intitulée « Le piège des dogmes des théories de développement importées de l’Occident et imposées à l’Afrique : pourquoi l’élite intellectuelle conformiste freine l’émergence de l’Afrique ? », le chercheur guinéen défend une thèse centrale : le développement africain ne pourra véritablement s’accélérer sans une remise en question des modèles reproduits depuis plusieurs décennies et sans une réappropriation des outils de réflexion et d’action par les sociétés africaines elles-mêmes.
Son argumentation vise particulièrement les élites politiques, administratives et universitaires, auxquelles il reproche de privilégier la conformité aux doctrines économiques et juridiques dominantes au détriment de solutions adaptées aux réalités du terrain.
Des ressources abondantes, mais un développement qui peine à suivre
Au cœur de la réflexion d’Aimé Stéphane Mansaré se trouve un paradoxe récurrent dans les débats sur l’économie africaine : la coexistence de ressources naturelles considérables et de difficultés persistantes en matière de réduction de la pauvreté, de transformation industrielle et d’amélioration des conditions de vie.
Pour le sociologue, cette situation ne saurait être expliquée uniquement par des facteurs géographiques ou financiers. Elle révèle également, selon lui, une dépendance intellectuelle qui conduit certains responsables africains à appliquer des modèles conçus dans des contextes historiques et sociaux différents.
Cette dépendance se manifesterait notamment dans la conception des politiques économiques, l’organisation des institutions publiques, la formation des élites et les mécanismes de coopération internationale.
L’enjeu, selon l’auteur, n’est pas de rejeter systématiquement les connaissances produites ailleurs, mais de cesser de les considérer comme des vérités universelles auxquelles les sociétés africaines devraient se conformer sans examen critique.
Cette position s’inscrit dans un débat plus large sur la capacité des États africains à définir leurs propres stratégies de développement, à valoriser leurs ressources et à renforcer leur autonomie dans un environnement économique international marqué par des rapports de force inégaux.
Les élites intellectuelles au cœur de la controverse
L’une des principales cibles de la tribune est l’élite intellectuelle africaine.
Aimé Stéphane Mansaré estime qu’une partie des cadres, universitaires et décideurs formés dans les grandes institutions étrangères tend à reproduire les catégories d’analyse et les méthodes apprises durant leur parcours académique, sans toujours les confronter aux réalités sociales de leurs pays d’origine.
Il qualifie cette attitude de « conformisme », qu’il présente comme un obstacle à l’innovation institutionnelle et à l’émergence de réponses adaptées aux problèmes locaux.
À ses yeux, la maîtrise des théories économiques, du droit public ou des méthodes de gestion ne suffit pas.
Encore faut-il pouvoir les réinterroger, les adapter et, lorsque les circonstances l’exigent, proposer des alternatives.
Cette critique soulève une question fondamentale pour les universités et les administrations africaines : comment concilier l’ouverture aux savoirs internationaux avec la production de connaissances ancrées dans les réalités nationales ?
Le débat dépasse la seule question des diplômes étrangers. Il porte sur la place de la recherche locale dans la définition des politiques publiques, sur l’autonomie intellectuelle des décideurs et sur la capacité des institutions à expérimenter des solutions nouvelles.
Toutefois, la critique du conformisme ne saurait, à elle seule, démontrer que les modèles importés constituent la cause principale des difficultés de développement. Les résultats des politiques publiques dépendent également de la qualité des institutions, des ressources disponibles, de la stabilité politique, des capacités administratives et des conditions économiques internationales.
Bretton Woods, gouvernance et démocratie : une remise en cause des modèles dominants
La tribune s’attaque également aux doctrines économiques associées aux institutions de Bretton Woods, notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Aimé Stéphane Mansaré considère que certaines orientations promues depuis les années 1980, notamment les politiques d’ajustement structurel, la libéralisation économique et les privatisations, ont contribué à limiter les marges de manœuvre des États africains.
Selon son analyse, le retrait de la puissance publique de secteurs stratégiques a parfois réduit la capacité des gouvernements à orienter les investissements, à protéger les activités productives nationales et à assurer une répartition plus équitable des richesses.
Le sociologue remet également en question la transposition de certains modèles institutionnels occidentaux, notamment en matière de démocratie représentative et de gouvernance.
Il estime que le multipartisme, lorsqu’il ne s’accompagne pas d’une véritable confrontation programmatique, peut favoriser des logiques de mobilisation identitaire au détriment des projets économiques et sociaux.
Il critique enfin ce qu’il perçoit comme une instrumentalisation des droits et des procédures juridiques pour entraver les politiques de lutte contre la corruption ou la récupération des biens publics.
Ces affirmations constituent le cœur polémique de sa tribune. Elles appellent néanmoins à distinguer plusieurs questions : les effets des réformes économiques, les difficultés de fonctionnement des institutions démocratiques et les garanties juridiques nécessaires à la protection des citoyens.
La lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite constitue un objectif partagé par de nombreuses sociétés. Mais l’efficacité des mesures engagées dépend aussi de leur conformité au droit, de l’indépendance des institutions de contrôle et de l’existence de procédures permettant d’établir les responsabilités.
Le défi consiste donc à rechercher des institutions capables d’agir efficacement sans compromettre les garanties qui protègent les citoyens contre l’arbitraire.
Le modèle asiatique comme source d’inspiration
Pour étayer son argumentation, Aimé Stéphane Mansaré se tourne vers les économies d’Asie de l’Est, notamment la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong, souvent désignées comme les « Dragons d’Asie ».
Il mobilise les travaux d’économistes et de chercheurs tels qu’Alice Amsden, Robert Wade, Ha-Joon Chang et Chalmers Johnson pour soutenir que les trajectoires de développement de ces économies ne résultent pas d’une application mécanique des prescriptions libérales.
Au contraire, souligne-t-il, plusieurs de ces économies ont connu une intervention importante de l’État dans l’orientation du crédit, la protection de certaines industries, le soutien aux exportations et l’acquisition de technologies.
Dans cette perspective, la puissance publique n’est pas seulement chargée de garantir le fonctionnement du marché. Elle intervient également pour orienter les investissements, développer les capacités industrielles et favoriser l’émergence d’entreprises nationales compétitives.
Cette expérience nourrit l’argument central du sociologue : les pays qui ont réussi à transformer leur économie ont souvent adapté leurs institutions et leurs politiques aux objectifs qu’ils s’étaient fixés.
L’exemple asiatique mérite toutefois d’être abordé avec nuance. Les économies citées présentent des différences importantes dans leurs structures politiques, leurs institutions, leurs ressources humaines et leurs conditions historiques.
Leur développement ne peut être réduit à une seule méthode, pas plus qu’il ne constitue un modèle directement transposable à l’ensemble des pays africains.
La leçon que l’on peut en tirer est plutôt celle de la diversité des trajectoires de développement et de la nécessité d’examiner les politiques en fonction de leurs résultats, de leur contexte et de leur capacité à répondre aux besoins des populations.
Burkina Faso : la souveraineté comme horizon politique
La tribune accorde une place particulière au Burkina Faso, dont l’expérience politique sous la direction du capitaine Ibrahim Traoré est présentée par l’auteur comme une illustration de la volonté de rupture avec les rapports de dépendance extérieurs.
Aimé Stéphane Mansaré met en avant la souveraineté nationale, la diversification des partenariats et la mobilisation des ressources intérieures comme des leviers susceptibles de renforcer l’autonomie des États africains.
Cette orientation s’inscrit dans un débat continental plus large sur les relations entre les pays africains et leurs partenaires internationaux, notamment en matière de sécurité, d’exploitation des ressources naturelles et de coopération économique.
Pour le sociologue, l’enjeu est de permettre aux gouvernements de définir leurs priorités à partir des intérêts de leurs populations plutôt que de se limiter aux attentes de leurs partenaires extérieurs.
Reste que la souveraineté politique ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des conditions de vie. Elle doit également se mesurer à des résultats concrets : évolution des revenus, accès aux services publics, création d’emplois, développement des infrastructures et capacité à transformer localement les matières premières.
L’expérience burkinabè constitue ainsi un terrain d’observation des politiques de souveraineté, dont les effets économiques et sociaux doivent être appréciés à partir de données vérifiables et dans la durée.
Un programme de rupture qui soulève aussi des questions
La partie la plus ambitieuse de la tribune réside dans les propositions formulées par son auteur pour transformer les institutions africaines.
Aimé Stéphane Mansaré défend notamment cinq orientations qu’il présente comme les piliers d’un « non-conformisme sociologique ».
1. Faire des langues nationales des instruments de développement
Le sociologue plaide pour une place accrue des langues nationales dans l’éducation, l’administration et la justice.
L’objectif serait de rapprocher les institutions des populations, de faciliter l’accès aux services publics et de réduire les obstacles linguistiques qui peuvent limiter la participation citoyenne.
Une telle politique soulève toutefois des enjeux pratiques : choix des langues, harmonisation des terminologies administratives et juridiques, formation des enseignants, production de supports pédagogiques et articulation avec les langues de communication internationale.
2. Réorganiser la compétition politique autour des programmes
Il propose de restructurer le paysage politique autour de deux grands ensembles idéologiques, l’un socialiste et l’autre libéral.
Cette proposition vise, selon lui, à déplacer la compétition politique des appartenances communautaires vers les visions économiques et sociales.
Elle pose néanmoins une question institutionnelle majeure : comment favoriser une confrontation politique fondée sur les programmes sans restreindre le pluralisme, la liberté d’association ou la représentation des différentes sensibilités de la société ?
L’efficacité d’une telle réforme dépendrait notamment de ses modalités d’application et des garanties accordées aux acteurs politiques et aux citoyens.
3. Renforcer la capacité d’action de l’État
Aimé Stéphane Mansaré défend une action publique plus ferme, estimant que l’accumulation des procédures administratives peut parfois ralentir les décisions nécessaires au développement.
Il souhaite que l’État dispose de moyens plus efficaces pour lutter contre la corruption, prévenir les détournements de fonds publics et sanctionner les responsables reconnus coupables d’infractions.
Mais l’efficacité administrative ne se mesure pas uniquement à la rapidité des décisions. Elle suppose également des contrôles fiables, une justice indépendante et des mécanismes de responsabilité permettant d’éviter les abus de pouvoir.
4. Accroître la maîtrise des ressources financières nationales
La tribune appelle à renforcer le contrôle public sur les ressources stratégiques, les flux financiers et les mécanismes de financement de l’économie.
L’auteur considère qu’une mobilisation plus efficace des ressources nationales pourrait élargir les marges budgétaires des États et leur permettre de financer davantage les services publics.
Cette orientation renvoie à des questions centrales pour la Guinée et les autres économies riches en ressources naturelles : fiscalité minière, lutte contre les flux financiers illicites, financement des infrastructures, développement du secteur privé local et transformation industrielle.
La difficulté consiste à accroître les capacités financières de l’État tout en préservant la stabilité économique, la transparence et la confiance des investisseurs.
5. Combattre l’enrichissement illicite des responsables publics
C’est l’une des propositions les plus controversées du texte.
Aimé Stéphane Mansaré suggère notamment de plafonner légalement le patrimoine des hauts responsables publics à deux villas et de réquisitionner les biens dont l’origine ne pourrait être justifiée, afin de financer un fonds national destiné au logement social.
Cette proposition traduit une volonté de lutter contre l’accumulation de richesses jugée incompatible avec les responsabilités publiques.
Elle soulève cependant des questions juridiques et pratiques déterminantes : comment définir les biens concernés, établir l’origine illicite d’un patrimoine, protéger les droits des tiers et garantir une procédure équitable ?
Une politique de lutte contre l’enrichissement illicite exige des mécanismes de déclaration de patrimoine, des contrôles indépendants, des enquêtes financières et des décisions prises dans le respect du droit.
L’objectif de transparence peut ainsi être poursuivi sans confondre la détention légitime d’un patrimoine avec l’acquisition frauduleuse de biens.
La Guinée face au défi de la transformation économique
Si la réflexion d’Aimé Stéphane Mansaré concerne l’ensemble du continent, elle trouve un écho particulier en Guinée, pays doté de ressources minières importantes, notamment de bauxite, et confronté à l’enjeu de leur transformation en bénéfices durables pour la population.
Le débat porte notamment sur la capacité du pays à développer ses infrastructures, à diversifier son économie, à renforcer ses recettes publiques et à favoriser la création d’emplois.
Pour le sociologue, ces objectifs nécessitent une évolution des pratiques de gouvernance et une remise en question des approches qui privilégient, selon lui, la conformité aux cadres théoriques au détriment des résultats concrets.
Sa réflexion pose une question essentielle : comment faire en sorte que l’exploitation des ressources naturelles contribue davantage au financement des services publics, à la formation professionnelle, à l’industrialisation et à l’amélioration des conditions de vie ?
La réponse ne dépend toutefois pas d’une seule doctrine. Elle suppose une combinaison de politiques économiques cohérentes, d’institutions capables de les mettre en œuvre, d’une administration compétente, d’un contrôle rigoureux des dépenses publiques et d’une participation effective des citoyens.
C’est précisément à ce niveau que l’appel au renouvellement intellectuel pourrait prendre une dimension opérationnelle : dans la capacité à concevoir, expérimenter et évaluer des solutions adaptées aux besoins du pays.
Pour un non-conformisme fondé sur les résultats
Au-delà de ses critiques, la tribune d’Aimé Stéphane Mansaré invite à réexaminer la manière dont les politiques de développement sont conçues et évaluées en Afrique.
Son appel au « non-conformisme sociologique » repose sur l’idée que les institutions ne peuvent fonctionner durablement si elles ignorent les structures sociales, les pratiques culturelles et les besoins réels des populations.
Il défend une conception du développement dans laquelle les citoyens ne sont pas de simples bénéficiaires de programmes conçus par les gouvernements ou les partenaires internationaux, mais des acteurs de l’évaluation de l’action publique.
Cette ambition suppose toutefois de transformer les principes avancés en dispositifs mesurables : indicateurs de résultats, mécanismes de contrôle citoyen, évaluations indépendantes, consultations publiques et publication régulière des données.
L’originalité d’une politique ne garantit pas son efficacité, pas plus que son origine étrangère ne suffit à la rendre inadaptée. Les approches de développement gagnent à être évaluées sur leurs effets, leur pertinence sociale et leur capacité à répondre aux besoins des populations.
Le véritable enjeu est donc de sortir de l’opposition systématique entre modèles importés et solutions endogènes pour construire des politiques publiques capables de tirer parti des connaissances internationales tout en tenant compte des réalités africaines.
Une interpellation adressée aux décideurs et aux chercheurs
En définitive, Aimé Stéphane Mansaré pose une question qui dépasse le cadre universitaire : l’Afrique peut-elle accélérer sa transformation économique sans repenser les références intellectuelles qui orientent ses décisions politiques et administratives ?
Sa réponse est claire : le continent doit s’affranchir du conformisme, renforcer sa souveraineté et élaborer des institutions mieux adaptées à ses réalités.
Ses propositions, parfois radicales, ouvrent un débat sur la place de l’État, les limites des modèles économiques dominants, la démocratie, les langues nationales et les mécanismes de lutte contre la corruption.
Elles appellent également à une discussion rigoureuse sur les garanties institutionnelles indispensables à toute réforme et sur les résultats concrets que ces changements permettraient d’obtenir.
Pour la Guinée comme pour les autres pays africains, la question n’est finalement pas de choisir entre l’imitation et le rejet systématique des expériences étrangères. Elle est de déterminer quelles politiques permettent de créer des emplois, d’améliorer les services publics, de protéger les ressources collectives et de garantir aux citoyens une participation réelle aux décisions qui engagent leur avenir.
Car l’émancipation intellectuelle revendiquée par le sociologue ne pourra prendre tout son sens que si elle se traduit par des institutions plus efficaces, une gestion publique plus transparente et des améliorations tangibles dans la vie quotidienne des populations.
À propos de l’auteur de la tribune
Aimé Stéphane Mansaré est sociologue, expert-consultant en sciences sociales du développement, directeur général du CERFOP et président du conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée.
À travers cette tribune, il défend le principe d’un développement africain fondé sur la réappropriation des savoirs, l’adaptation des institutions aux réalités locales et le renforcement de la souveraineté nationale.
Saidou Diallo
Onetopic84@gmail.com
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