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Au coeur de l’épopée du 28 septembre 1958

28 septembre 2026
in plume à lui
Au coeur de l’épopée du 28 septembre 1958

Le combat d’Ahmed Sékou Touré et la quête intransigeante de la souveraineté nationale

L’histoire politique de l’Afrique contemporaine est jalonnée de moments où le destin d’un peuple bascule sous l’effet conjugué d’une conviction politique, d’un rapport de forces et d’une volonté de rompre avec l’ordre établi.

Le 28 septembre 1958 appartient incontestablement à cette catégorie de dates qui ont profondément marqué l’histoire de la Guinée et, au-delà, celle de la décolonisation africaine.

Ce jour-là, les électeurs guinéens rejettent par référendum le projet de Constitution de la Ve République française et, avec lui, l’entrée de leur territoire dans la nouvelle Communauté française. La Guinée devient alors le seul territoire de l’Afrique occidentale française à choisir immédiatement la rupture avec le cadre institutionnel proposé par Paris. Quatre jours plus tard, le 2 octobre 1958, elle proclame son indépendance.

Au centre de cette séquence historique se trouve Ahmed Sékou Touré, syndicaliste devenu homme politique, entouré de compagnons de lutte et porté par un puissant mouvement populaire.

Revenir sur cette trajectoire ne signifie ni sanctifier un homme ni effacer les contradictions de son époque. Cela consiste à comprendre comment une revendication de dignité nationale a contribué à faire émerger une conscience politique guinéenne, tout en laissant apparaître, dans les décennies suivantes, les limites et les dérives d’un pouvoir qui allait progressivement concentrer entre ses mains l’essentiel des leviers de l’État.
I. DE L’ÉCOLE GEORGES-POIRET À LA CONSCIENCE ANTICOLONIALE

Né en 1922 à Faranah, Ahmed Sékou Touré grandit dans une Guinée soumise à l’ordre colonial français, marqué par le régime de l’indigénat, les hiérarchies administratives et les profondes inégalités entre colonisateurs et colonisés.

Son passage à l’École professionnelle Georges-Poiret de Conakry constitue un premier épisode déterminant de son parcours.

En 1937, alors qu’il est encore adolescent, il participe à une mobilisation d’élèves contestant notamment leurs conditions de vie et d’alimentation. Il est exclu de l’établissement.

Cet épisode contribue à l’orienter vers une formation largement autodidacte. Il se plonge dans la lecture et développe progressivement une culture politique nourrie par les débats de son époque.
Mais son véritable apprentissage politique se fera moins dans les salles de classe que dans le monde du travail et dans l’organisation collective des travailleurs.

II. LE CREUSET SYNDICAL : DE LA REVENDICATION SOCIALE À LA CONSCIENCE POLITIQUE

Employé comme commis dans l’administration des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), Sékou Touré découvre le syndicalisme et les mécanismes de mobilisation collective.

À partir des années 1940, il s’impose progressivement comme l’un des principaux dirigeants syndicaux de la Guinée et participe à la structuration de la CGT dans le territoire.

Le tournant majeur intervient avec la grève de 1953, qui dure 72 jours. Le mouvement, particulièrement important dans le secteur public et postal, porte notamment sur les conditions de travail et l’application effective du Code du travail d’outre-mer.

Cette mobilisation contribue à renforcer considérablement l’influence de Sékou Touré auprès des travailleurs et à faire du syndicalisme un instrument central de la contestation de l’ordre colonial.
Son itinéraire devient alors indissociable d’une idée : la question sociale ne peut être durablement séparée de la question politique.

III. LE PDG-RDA ET LA CONSTRUCTION D’UNE FORCE POLITIQUE NATIONALE

La création du Rassemblement démocratique africain (RDA) à Bamako, en 1946, ouvre un nouvel espace politique à ceux qui contestent l’ordre colonial français.

En Guinée, le mouvement prend la forme du Parti démocratique de Guinée (PDG), dont Sékou Touré devient l’une des principales figures.

Le parti développe progressivement une organisation de masse qui s’appuie sur les travailleurs, les paysans, les femmes et la jeunesse. Cette implantation contribue à faire émerger une mobilisation politique dépassant les seuls cadres syndicaux.

La progression du PDG s’accompagne cependant de rapports de force parfois violents avec ses adversaires politiques et avec certaines autorités traditionnelles. La construction de l’unité nationale guinéenne ne fut donc ni linéaire ni dépourvue de conflits.
L’ascension institutionnelle de Sékou Touré est rapide.

Maire de Conakry en 1955, il est élu député à l’Assemblée nationale française en 1956, puis devient, après l’application de la loi-cadre Defferre, vice-président du Conseil de gouvernement de la Guinée en 1957.

Il ne se contente plus de contester le système colonial : il commence à exercer des responsabilités permettant de préparer les institutions guinéennes à l’autonomie politique.

IV. 1958 : LE CHOIX ENTRE COMMUNAUTÉ ET SOUVERAINETÉ

En 1958, la France traverse une crise politique majeure. Le retour au pouvoir du général Charles de Gaulle ouvre la voie à une nouvelle Constitution et à la création de la Communauté française.
Le référendum du 28 septembre place les territoires africains devant un choix historique.

Le « oui » signifie l’adhésion au nouveau cadre institutionnel proposé par Paris, avec une autonomie accrue mais dans le maintien d’un ensemble politique français.

Le « non », lui, signifie la sortie immédiate de ce dispositif et ouvre la voie à l’indépendance.

Dans ce contexte, Sékou Touré défend une position sans ambiguïté : la liberté politique ne saurait être subordonnée à la garantie d’avantages matériels.
La formule qui lui est attribuée — « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage » — résume alors la philosophie politique du mouvement indépendantiste guinéen.

V. LE 25 AOÛT ET LE « NON » DU 28 SEPTEMBRE

Le 25 août 1958, le général de Gaulle se rend à Conakry dans le cadre de sa tournée africaine.
La rencontre avec les dirigeants guinéens devient l’un des épisodes les plus célèbres de la décolonisation française.

Sékou Touré défend publiquement le droit de la Guinée à déterminer elle-même son avenir politique. Le dialogue avec de Gaulle révèle la profondeur du désaccord entre deux conceptions de l’avenir des territoires africains : celle d’une transformation du lien avec la France et celle d’une indépendance immédiate.

Le 28 septembre, les électeurs guinéens tranchent.

Le « non » recueille plus de 94 % des suffrages selon les résultats officiels de l’époque. La Guinée refuse ainsi d’entrer dans la Communauté française et choisit la voie de l’indépendance.
Le 2 octobre 1958, la République de Guinée proclame son indépendance.
L’événement fait de la Guinée un cas singulier dans l’Afrique occidentale française et exerce une influence symbolique considérable sur les processus d’émancipation qui vont suivre.

VI. L’INDÉPENDANCE, LA RUPTURE AVEC PARIS ET LA BATAILLE POUR LA SURVIE DU NOUVEL ÉTAT

L’indépendance ne signifie pas la fin des rapports de force. Elle en inaugure une nouvelle phase.

La rupture avec la France est brutale. Une grande partie des fonctionnaires français quitte rapidement le territoire, tandis que l’aide française est interrompue et que les relations entre Paris et Conakry se dégradent fortement. La Guinée sort également de la zone franc et crée sa propre monnaie en 1960.

Dans le discours politique guinéen, cette période est interprétée comme une tentative d’asphyxie du nouvel État.
Parmi les épisodes les plus controversés figure l’« Opération Persil », à laquelle les autorités guinéennes attribuent l’introduction de faux billets destinés à déstabiliser le franc guinéen. Cette affaire doit être replacée dans le contexte plus large de la guerre politique et économique qui oppose alors Conakry à plusieurs réseaux et puissances étrangères.

La tension atteint son paroxysme en novembre 1970, avec le débarquement de commandos à Conakry, opération associée au Portugal et à des opposants guinéens

. L’attaque échoue, mais elle renforce considérablement la logique sécuritaire du régime.
Il serait toutefois historiquement incomplet de réduire cette période à une simple confrontation entre une Guinée victime et des puissances étrangères.

Car la pression extérieure, réelle ou perçue, va également contribuer à l’installation d’un système politique de plus en plus fermé.

VII. L’OMBRE DES CONTRADICTIONS : SOUVERAINETÉ EXTÉRIEURE ET RÉPRESSION INTÉRIEURE

C’est ici que commence le paradoxe de la Première République.
D’un côté, le pouvoir de Sékou Touré défend avec vigueur l’indépendance nationale, le non-alignement et la solidarité avec les mouvements de libération africains.

De l’autre, le régime concentre progressivement le pouvoir autour du PDG, devenu parti unique, et développe une politique de sécurité intérieure extrêmement répressive.

Les accusations de complots réels ou supposés se multiplient. Arrestations, procès politiques, purges et exécutions frappent des opposants réels ou présumés, y compris parmi les anciens compagnons de route du président.
Les historiens ont largement documenté cette transformation du nationalisme indépendantiste en un système politique autoritaire.

Cette réalité ne doit pas être occultée au nom de la mémoire du 28 septembre.

L’histoire de Sékou Touré est précisément celle d’un parcours profondément contradictoire : un acteur majeur de la décolonisation et de l’affirmation nationale, mais également le dirigeant d’un régime dont les pratiques politiques ont lourdement restreint les libertés publiques.
Reconnaître l’un ne contraint pas à nier l’autre.

VIII. LES TRANSFORMATIONS DE LA PREMIÈRE RÉPUBLIQUE

Malgré ses difficultés économiques et son isolement international, la Première République a engagé de profondes transformations dans plusieurs domaines.

La culture comme instrument de souveraineté

La politique culturelle occupe une place centrale dans le projet révolutionnaire guinéen.

La promotion des langues nationales, la création artistique et la valorisation des traditions africaines participent à la construction d’une identité nationale débarrassée des représentations héritées de la domination coloniale.

Les Ballets Africains, le Bembeya Jazz National et d’autres formations artistiques deviennent ainsi des vecteurs majeurs du rayonnement culturel de la Guinée.

Le sport comme expression du projet national

Le sport constitue également un puissant instrument de mobilisation populaire.

L’épopée du Hafia Football Club, vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1972, 1975 et 1977, contribue à installer le football guinéen parmi les références du continent à cette époque.

Au-delà du palmarès, le sport devient un langage de fierté nationale et de représentation internationale.
Les ressources minières et la question de la souveraineté économique

La Guinée dispose d’immenses réserves de bauxite. La Première République cherche à renforcer le contrôle national sur les ressources naturelles et à faire de leur exploitation un levier du développement.

La création et le développement de structures minières, notamment autour de la Compagnie des Bauxites de Guinée, participent à cette stratégie.

Il convient cependant de ne pas présenter cette politique comme une nationalisation intégrale du secteur : l’histoire minière guinéenne demeure liée à des partenariats et à des capitaux étrangers.

La question fondamentale posée dès cette époque reste néanmoins d’une brûlante actualité : comment transformer une richesse naturelle en véritable capacité industrielle, financière et sociale pour la nation ?

IX. UNE DIPLOMATIE AFRICAINE AU CŒUR DES LUTTES DE LIBÉRATION
Sur la scène internationale, la Guinée

cherche à transformer son indépendance en capacité d’influence.
Conakry entretient des relations étroites avec plusieurs États du monde socialiste, mais aussi avec des pays du mouvement des non-alignés et avec les mouvements africains de libération.
La Guinée apporte notamment un soutien politique et logistique à plusieurs mouvements anticoloniaux d’Afrique lusophone.

Cette diplomatie inscrit le pays dans le grand mouvement panafricain qui aboutit à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963.
La Guinée de Sékou Touré entend alors défendre une vision dans laquelle l’indépendance politique de chaque État doit s’accompagner d’une solidarité continentale.

X. CE QUE LE 28 SEPTEMBRE 1958 NOUS DIT ENCORE

Soixante-huit ans après le référendum, que reste-t-il de l’esprit du 28 septembre ?

La première leçon est celle de la souveraineté.

L’indépendance politique constitue une étape fondamentale, mais elle ne suffit pas. Une souveraineté durable suppose également des capacités économiques, scientifiques, technologiques, industrielles, alimentaires et financières.

La deuxième leçon concerne l’unité nationale.

L’expérience du PDG montre la puissance politique d’une mobilisation capable de transcender les appartenances particulières autour d’un projet collectif. Mais l’histoire de la Première République rappelle également qu’une unité nationale durable ne peut reposer sur la contrainte politique. Elle doit être consolidée par des institutions inclusives, la justice et l’égalité devant la loi.

La troisième leçon est celle de l’équilibre entre souveraineté et libertés publiques.

La défense de l’État contre les menaces extérieures est une responsabilité légitime. Elle ne saurait cependant justifier indéfiniment la concentration du pouvoir, la répression politique ou l’affaiblissement des contre-pouvoirs.

C’est l’une des grandes contradictions que l’histoire de la Première République lègue aux générations contemporaines.
Enfin, la Guinée de cette époque rappelle l’importance de la culture comme instrument de puissance.

Lorsqu’un pays investit dans son histoire, ses artistes, ses sportifs, ses chercheurs et ses créateurs, il ne fait pas seulement œuvre culturelle : il construit une capacité de rayonnement et renforce le sentiment d’appartenance nationale.

CONCLUSION — DU « NON » DE 1958 À LA SOUVERAINETÉ DU XXIe SIÈCLE
Le 28 septembre 1958 n’est pas une simple date inscrite dans les manuels scolaires.

C’est un moment où la Guinée a affirmé, dans un contexte colonial encore largement dominant, son droit à décider de son propre destin.

Le « non » guinéen a eu une portée qui dépassait les frontières du pays. Il a démontré qu’un territoire africain pouvait refuser le cadre politique proposé par l’ancienne puissance coloniale et choisir immédiatement la voie de l’indépendance.

Mais l’héritage du 28 septembre ne peut être réduit à une célébration nostalgique.

La véritable question posée aux générations actuelles est plus exigeante : que signifie être souverain au XXIe siècle ?

La souveraineté ne se mesure plus seulement au drapeau, à l’hymne national ou à la présence d’un État indépendant sur la scène internationale.

Elle se mesure aussi à la capacité de former sa jeunesse, de produire, de transformer ses ressources, de maîtriser les nouvelles technologies, de protéger ses institutions, de garantir la justice, de préserver les libertés publiques et de négocier avec le monde à partir de ses propres intérêts.

L’enjeu, pour la Guinée comme pour l’Afrique, est donc de transformer l’indépendance politique en puissance collective, en développement endogène et en dignité sociale.

Le combat de 1958 appartient à l’histoire.

La question de la souveraineté, elle, demeure pleinement contemporaine.

Aimé Stéphane MANSARÉ
Sociologue
Expert-consultant en sciences sociales du développement
Président du Conseil d’administration de l’IPCJ-Guinée
Directeur général du CERFOP

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